https://doi.org/10.57988/crig-2313
Jules Muhindo Katsurana[1] et Esther Vira Kavughe[2]
Résumé
L’Est de la République Démocratique du Congo connait de
plus en plus le déplacement forcé vers les centres urbains alors que le système
en place pour l’assistance humanitaire demeure calqué aux réalités des milieux
ruraux. Pourtant les problèmes humanitaires se présentent différemment d’un
milieu à l’autre. Les déplacés internes sont généralement concentrés dans des
sites ou des familles d’accueil où ils obtiennent des appuis en abris
d’urgence. Ils y sont facilement identifiés et enregistrés ; ce qui
facilite la distribution des vivres et des non-vivres ainsi que l’accès aux
soins de santé, etc. À la suite de ce constat, les auteurs du présent
article proposent deux principes qui peuvent gouverner l’assistance humanitaire
dans un contexte urbain : le renforcement du leadership de l’autorité locale
dans la gestion de l’action humanitaire ainsi que l’adaptation et la
sensibilité au genre.
Mots clés : Action humanitaire,
Genre, rôles sociaux.
Abstract
The eastern part of the
Democratic Republic of the Congo is increasingly experiencing forced
displacement to urban centers, while the existing
system for humanitarian assistance is still based on the realities of rural
areas. However, humanitarian problems differ from one area to another. IDPs are
generally concentrated in sites or host families where they receive emergency
shelter support. They are easily identified and registered, which facilitates
the distribution of food and non-food items as well as access to health care,
etc. Following this observation, the authors of this article propose two
principles that can govern humanitarian assistance in an urban context: the
strengthening of the leadership of the local authority in the management of
humanitarian action and gender adaptation and sensitivity.
Keys words: Humanitarian
assistance, Gender, social roles.
Face l’émergence du déplacement forcé dans le contexte
urbain, le présent article relève les enjeux de protection et d’assistance en
faveur des déplacés internes. Il montre comment le déplacement forcé impacte
les rapports sociaux entre les hommes et les femmes. Il propose des principes
qui gouverneraient l’action humanitaire dans un contexte particulièrement urbain.
En effet, la problématique de migration est aussi vieille que l’humanité.
Depuis des millénaires, l’humanité a toujours été confrontée aux mouvements
volontaires ou forcés de personnes. Comme le dit Aristide Zolberg[3], « tout
mouvement de population peut se penser comme le résultat des efforts de trois
acteurs distincts : les migrants eux-mêmes, cherchant à améliorer leur
condition en modifiant l’emplacement de leurs activités ; et les pays
d’origine ainsi que ceux de destination, s’efforçant de contrôler le mouvement
de ces individus d’après leurs intérêts propres ».
Aussi, la migration forcée peut-elle s’effectuer à
l’intérieur du territoire national et engendrer les « déplacés internes ».
Elle peut également s’étendre au-delà des frontières internationales pour créer
des « réfugiés » conformément à la convention de Genève de 1951, au
Protocole additionnel de 1967 ou mieux à la Convention de l’OUA de 1969[4]. En République
Démocratique du Congo (RDC), le déplacement des populations, engendré
généralement par les conflits armés et les situations de violence généralisée,
se déroule souvent en milieux ruraux. Les déplacés internes sont facilement identifiables et cantonnées dans des sites
collectifs. La protection et l’assistance y sont assurées au travers de
mécanismes traditionnels, tels la construction d’abris
d’urgence, l’administration des sites, la distribution des vivres et des
non-vivres, etc.
Mais depuis quelques décennies, le pays connaît de plus
en plus le déplacement en milieu urbain. Dans sa partie orientale, on peut
mentionner les déplacements dans les entités de Bunia, Beni, Butembo, Baraka, Uvira, Oicha, Kirumba, Rutshuru, etc. Ces nouveaux paradigmes engendrent
la problématique d’adaptation de l’humanitaire dans des contextes urbains
caractérisés par des réalités différentes à celles observées en milieu rural.
Pour contribution à la réflexion sur cette situation, les
auteurs ont effectué une recherche interdisciplinaire en ville de Butembo. Des travaux
scientifiques et rapports existants sur la migration ont été consultés, des
entretiens semi-structurés avec 40 déplacés internes (hommes, femmes, filles et
garçons) et douze discussions ont été organisées avec des groupes séparés de
femmes, hommes, filles et garçons. Ainsi, outre l’introduction et la
conclusion, cet article comprend trois parties : (1) le cadre normatif et
institutionnel du déplacement interne en RDC, (2) la division sexuelle du
travail avant et pendant le déplacement et (3) les perspectives pour une
assistance humanitaire adaptée au contexte urbain.
Contrairement aux réfugiés, les déplacés internes n’ont
pas un statut juridique particulier, car ils continuent de jouir de mêmes
droits et d’être soumis aux mêmes obligations que le reste des citoyens.
Seulement, le fait d’être en « situation de déplacement » engendre de
nouveaux besoins de protection et d’assistance pour lesquels il convient de
porter une attention. À ce titre, la protection des déplacés internes
trouve son fondement dans l’ensemble du corpus du droit. Il s’agit de la
constitution et des autres lois du pays ainsi que des dispositions du droit
international, à savoir le droit international des droits de l’homme, le droit
international humanitaire et le droit pénal international, etc.
En droit international des droits de l’homme, plusieurs
traités internationaux présentent un intérêt pour l’aide et la protection des
personnes déplacées. Les droits les plus importants sont clairement énoncés
dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et
le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels
(PIDESC). Par exemple, en son article 12, le PIDCP dispose que
« quiconque se trouve légalement sur le territoire d’un État a le
droit d’y circuler librement et d’y choisir librement sa résidence ». Le PIDESC
consacre, à son article 11, le «droit à un logement
suffisant » qui permet aussi par extension une protection contre le
déplacement.
En droit international humanitaire, les personnes
déplacées sont visées par les dispositions de la quatrième Convention de Genève
du 12 août 1949 relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre
et du Protocole additionnel II aux quatre Conventions de Genève de 1949. Au
regard de ces traités, les personnes civiles seront protégées contre les
attaques et les effets des hostilités, la destruction des objets indispensables
à leur survie, etc[5]. Elles ne
seront pas utilisées comme boucliers[6]et seront
protégées contre les contraintes physiques ou morales notamment pour obtenir
d’elles des renseignements ou même contre la prise d’otages[7] ; elles ont
également la liberté de chercher asile à un autre endroit.
En Afrique, la Convention de Kampala, adoptée par les
États membres de l’Union Africaine en 2009, établit des normes
réglementaires communes relatives aux personnes déplacées à l’intérieur de leur
propre pays. Elle définit les rôles et responsabilités visant une gamme étendue
d’institutions, d’organisations et d’autres parties prenantes présentes,
susceptibles d’intervenir dans les situations de déplacement. Elle prévoit
aussi de manière claire et précise les garanties contre le déplacement forcé,
les obligations relatives à la protection et l’assistance en faveur des
personnes déplacées ainsi que les obligations qui concernent la protection et
l’assistance aux personnes déplacées dans les situations des conflits armés.
Parmi les dispositions de ce traité, figurent la prévention du déplacement
(interdiction générale du déplacement arbitraire) ; la responsabilité
première des autorités nationales de protéger, assister et faciliter la
réalisation des solutions durables ; le principe de choix éclairé et libre
des personnes déplacées dans la recherche des solutions durables[8] ; etc.
Contrairement à la plupart d’instruments internationaux
des droits de l’homme, la Convention de Kampala ne se contente pas simplement
d’énumérer les droits protégés. Elle détermine aussi les infractions
punissables qui doivent être érigées par les lois internes des États
parties contre toute personne qui serait reconnue coupable d’actes des
déplacements arbitraires, énumérés au point 4 de l’article 4. Cette disposition
rentre aussi dans le cadre des articles 7 et 8 du statut de Rome qui
considèrent le déplacement arbitraire comme un crime contre l’humanité et un
crime de Guerre.
Outre la Convention de Kampala, il existe aussi au niveau
régional d’autres instruments juridiques qui protègent bien les personnes
déplacées internes. Il s’agit notamment de la Charte africaine des droits de
l’homme et des peuples, de la Charte africaine des droits et du bien-être de
l'enfant, du Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des
peuples relatif aux droits de la femme en Afrique. En plus de ces instruments,
il y a lieu de mentionner le Protocole de la Conférence Internationale sur la
Région des Grands lacs relatif à la protection et l'assistance à apporter aux
personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays, le Protocole de la même
institution sur les droits de propriété des personnes de retour de 2006 et le
Protocole sur la prévention et la répression de la violence sexuelle contre les
femmes et les enfants de 2006.
Au regard de la multitude d’instruments juridiques qui
s’appliquent plus au déplacement interne, les dispositions y relatives ont été
rassemblées dans les
« Principes directeurs relatifs au déplacement des personnes à l’intérieur
de leur propre pays ». Ces principes
ne sont pas un cadre juridique contraignant. Mais leurs contenus découlent des
traités contraignants relatifs au droit international des droits de l’homme et
au droit international humanitaire. En ce qui concerne les
responsabilités, le Principe directeur 3 stipule que :
« C’est aux autorités nationales qu'incombent
en premier lieu le devoir et la responsabilité de fournir une protection et une
aide aux personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays qui relèvent de
leur juridiction ».
Au niveau interne, la Constitution de la RDC de 2006,
modifiée par la loi n°11/002 du 20 janvier 2011, proscrit le déplacement forcé
des populations. Son article 30 dispose que :
«Toute personne qui se trouve sur le territoire national a le droit d’y circuler
librement, d’y fixer sa résidence, de quitter et d’y revenir, dans les
conditions fixées par la loi. Aucun Congolais ne peut être ni expulsé du
territoire de la République, ni être contraint à l’exil, ni être forcé à
habiter hors de sa résidence habituelle. »
Par ailleurs, il faut mentionner l’inexistence à ces
jours d’une loi spécifique sur la problématique de déplacement interne dans un
cadre institutionnel particulier. Des attributions particulières ont été
confiées à certains ministères par l’ordonnance no20/017 du 27 mars
2020 fixant les attributions des ministres. À la lumière de l’article 1
(B) 1, le Ministère de l’Intérieur, Sécurité et Affaires coutumières a, entre
autres attributions, le « suivi et la surveillance des mouvements des
populations à l’intérieur du pays ainsi que la protection des déplacés
internes ».
Pour sa part, le Ministère des Affaires sociales a le
mandat d’ « assistance sociale aux
populations nécessiteuses » (art.1.B.32), alors que le Ministère des
Actions Humanitaires et Solidarité Nationale a la charge de « coordination,
évaluation et supervision des programmes humanitaires » ainsi que la
« coordination des actions humanitaires, caritatives, philanthropiques
pour venir en aide aux déplacés de la guerre et des catastrophes
naturelles »[9].
En RDC, le déplacement interne est devenu un phénomène de
plus en plus urbain. On assiste davantage aux déplacements forcés des zones
rurales vers les zones urbaines, des zones urbaines vers d’autres centres
urbains (déplacements interurbains) et au déplacement à l’intérieur d’une zone
urbaine (déplacements intra-urbains). Conséquemment, la problématique de
déplacement interne devient un sujet complexe qui pose un large éventail de
questions relatives à l’enregistrement, celles liées au logement, aux moyens de
subsistance, etc.
L’identification et l’enregistrement constituent un outil
fondamental pour la protection des déplacés, c’est-à-dire qu’il contribue au
processus de jouissance des droits. Car, comme le dit Jean-Didier Boukongou[10] en matière de
protection, « il s’agit avant tout des droits, c’est-à-dire des
revendications de type juridique qui ne se limitent pas à la sphère des
compensations sociales». La connaissance des
personnes, leurs profils, leur nombre, etc. orientent la nature de la
protection et l’éventuelle assistance à offrir. L’identification permet
d’identifier les personnes qui ont besoin d’une assistance particulière, et
fournit des informations essentielles pour aboutir à des solutions appropriées
et durables.
Pour y parvenir, les autorités de Butembo
ont mis en place un système d’identification qui présente quelques atouts. En
effet, des comités des déplacés ont été mis en place dans chaque quartier et
sont placés sous la supervision de Chefs des Quartiers. À ce titre, ces
comités ont la charge d’enregistrer les déplacés et de disposer du nombre et la
composition des ménages. Ces informations sont compilées au bureau du Quartier
avant d’être partagées à la Commune, puis à la Mairie.
Toutefois, l’analyse faite démontre quelques lacunes dans
ce système. D’abord, cette pertinente activité n’est pas retenue parmi les axes
prioritaires du plan d’actions prioritaires de la ville et, conséquemment, il
n’existe nullement de ressources financières pour le faire. Ainsi, l’identification
des déplacés reste partielle et les statistiques varient d’un acteur à l’autre.
Par exemple, alors que le Service des Affaires sociales de la Ville de Butembo estime que cette entité comptait près de 8 000
déplacés internes en février 2021, l’organisation ISPRON (Intégration sociale
pour la promotion des nécessiteux) mentionne un chiffre de 9 283 personnes en
avril 2021. Ensuite, selon une enquête menée par l’organisation Femmes Juristes
pour les Droits de la Femme et de l’enfant (FJDF), il s’observe un
désintéressement à telle enseigne que ces comités et le dispositif en place
sont méconnus par les déplacés[11]. Enfin, les
membres des comités des déplacés et les autorités à la base affichent quelques
lacunes, notamment dans la collecte et l’analyse sexospécifique de la situation
des déplacés.
En situation de déplacement forcé, le logement est un
besoin fondamental. Ainsi que l’indique l’IDMC[12], « le
manque d’accès à une infrastructure adéquate peut entraîner des déplacements
nouveaux et secondaires ».
Selon Esther Vira[13], en ville de Butembo, « les déplacés trouvent un abri par le biais
de structures de famille d’accueil dans lesquelles des amis, des parents ou
d’autres personnes privées les reçoivent, parfois sous la condition de paiement
d’une location ». Aussi, comme le relève l’organisation FJDF en ville de Butembo « les déplacés internes subissent la stigmatisation
de harcèlement, d’exploitation sexuelle ou économique, et de violence contre
les familles déplacées. Nombreuses d’entre ces dernières encourent le risque
d’être expulsées par manque de moyens pour payer le loyer. Parfois, les membres
des familles des déplacés sont obligés de se séparer à la suite de
l’insuffisante capacité d’accueil soit car il n’est pas culturellement toléré
qu’un homme réside dans un même toit avec sa belle-famille[14] ».
Assurer leur subsistance et avoir un revenu régulier
constituent une des préoccupations majeures des personnes déplacées internes en
ville de Butembo. Dans son « Rapport mondial sur
le déplacement interne », le IDMC[15]constate que
« les conditions économiques des personnes déplacées en milieu urbain sont
généralement similaires voire inférieures à celles des citadins pauvres. Elles
ont souvent des revenus plus faibles et des réseaux sociaux limités, ce qui les
empêche d’autant plus de s’adapter à leur nouvel environnement. En outre, les
compétences des éleveurs et des agriculteurs qui fuient des zones rurales sont
généralement peu pertinentes en ville ».
En Ville de Butembo, les
déplacés internes se heurtent souvent à des obstacles plus nombreux que les
autres citoyens pour trouver des moyens de subsistances viables. Ils ont perdu
propres avoirs et les réseaux de soutien socio-économique, éprouvent des
difficultés à s’adapter aux nouveaux marchés à cause de faibles compétences.
Ils vivent de la générosité des chrétiens des différentes confessions
religieuses, des membres des mutualités et des groupes d’actions et de certains
individus.
Il sied de rappeler qu’en Ville de Butembo,
la principale source de revenu est le travail informel. Les déplacés, qui y
sont impliqués, ont relevé des cas de discrimination et d’exploitation, ce qui
est courant en contextes urbains. Dans une enquête menée en Ville de Goma en
2014, l’organisation humanitaire Norwegian Refugee Council (NRC) a constaté que « le salaire
journalier moyen des travaux de construction temporaires à Goma, capitale de la
province du Nord-Kivu en RDC, est normalement de 1,80 dollar ; mais
les déplacés internes ne gagnent que 1,20 dollar[16] ».
Aussi, le manque d’accès aux moyens de subsistance peut
être la source de nombreux risques de protection. Les abus sexuels et la
violence liée au genre sont souvent une conséquence terrible de l’absence de
moyens de subsistance viables, touchant en particulier les femmes, les filles
et les garçons déplacés. Dans toutes les discussions organisées en Ville de Butembo, les participants ont déclaré que les jeunes filles
sont le plus souvent contraintes d’accorder des faveurs sexuelles en échanges
d’argent, de nourriture, d’habit, etc.
La division du travail selon le sexe constitue un enjeu
majeur des inégalités entre les hommes et les femmes. Une division sexiste et
inégalitaire peut ainsi engendrer des rapports inégalitaires et impacter
(positivement ou négativement) le statut social. C’est pourquoi, une analyse
genre devrait inclure cette dimension pour découvrir les déséquilibres et
proposer des réaménagements. Comme l’indiquent bien Céline Saint-Pierre et
Monique De Sève[17], « le
renouvellement du cadre analytique de la division sociale du travail vise
principalement à enrichir la lecture sociologique des phénomènes, tels que la
persistance de certaines représentations traditionnelles et de certaines
inégalités sociales dans les situations d'emploi et de travail rémunéré entre
les femmes et les hommes ».
Ainsi, l’analyse de la division sexuelle effectuée auprès
des déplacés internes en Ville de Butembo a permis de
remarquer que la situation de déplacement de population a induit une
l’inversion des rôles entre les hommes et les femmes dans cette entité. En
effet, dans toutes les discussions organisées, les hommes et les femmes
déplacés ont affirmé le changement des rôles entre les hommes et les femmes par
le fait du déplacement forcé. Dans le milieu d’origine, ce sont les hommes qui
étaient les principaux pourvoyeurs des ménages. Cette responsabilité s’est
avérée changée en milieu de déplacement où le nombre de femmes qui prennent en
charge les ménages est beaucoup plus élevé que celui d’hommes.
Ce constat rime avec le résultat suivant obtenu par
Charles Paluku dans son mémoire de
licence :
|
Principal pourvoyeur du
ménage |
Avant le déplacement |
Au cours du déplacement |
|
L’homme |
63,8 % |
46,8 % |
|
La Femme |
36,2 % |
53,2 % |
Source : C.
Paluku, La migration forcée et la satisfaction du besoin fondamental
d’alimentation : Analyse sexospécifique en ville de Butembo,
Mémoire présenté en vue de l’obtention du diplôme de Licence en Sciences de
développement à l’Université de l’Assomption au Congo, Butembo,
Inédit, 2021.
La majorité de participants aux discussions soutiennent
que ce changement de rôles se justifie, notamment par le fait que les femmes
sont socialement plus aptes à œuvrer dans le secteur informel. Cependant, en Ville
de Butembo, ces femmes sont souvent exposées aux
exploitations et abus sexuels. Par ailleurs, certains hommes s’estiment
négligés par le fait de dépendre du revenu des femmes. Quelques cas de
violences domestiques causés par ce sentiment d’infériorisation ont été relevés.
Parmi les règles coutumières du droit international
humanitaire, figure la disposition selon laquelle « en cas de
déplacement, toutes les mesures possibles doivent être prises afin que les
personnes civiles concernées soient accueillies dans des conditions
satisfaisantes de logement, d’hygiène, de salubrité, de sécurité et
d’alimentation et afin que les membres d’une même famille ne soient pas séparés
les uns des autres[18] ». Ainsi,
partant du système mis en place pour la gestion des déplacés internes en Ville
de Butembo et de normes juridiques relatives à la
protection et l’assistance aux déplacés internes, nous proposons un modèle
d’action fondée sur le leadership fort de l’autorité et la sensibilité au
genre.
La population de Butembo
s’avère accueillante et soucieuse de la situation des déplacés internes. En
2018, alors que l’assistance humanitaire externe tardait à se mettre en place,
on a assisté à une aide provenant des commerçants, des mouvements des jeunes,
de différentes corporations des femmes, des Églises, des partis
politiques, etc. Cependant, la gestion de cette assistance semble être entachée
de quelques défis. Parfois ce sont les mêmes personnes qui sont ciblées,
plusieurs personnes en besoin restent invisibles et méconnues, et de cas de
fraude et d’abus voire d’exploitation sexuelle ont été rapportés.
En guise de solution, il serait nécessaire que la
coordination de l’action humanitaire soit centrée autour de l’autorité. Cela
implique que la ville se dote d’une politique de protection sociale (pour
l’assistance aux personnes vulnérables, prévoit dans son budget des ressources
pour soutenir le système de documentation des déplacés internes, que les
acteurs humanitaires s’alignent sur le plan d’actions défini par l’autorité et
renforcent leur obligation redditionnelle.
Eu égard le constat fait en Ville de Butembo,
il s’avère utile que l’action humanitaire soit adaptée au contexte urbain et
qu’elle contribue à l’égalité de genre. En effet, la collecte de données devrait de
faire en prenant en compte les besoins et intérêts de différents hommes et de
différentes femmes, que l’analyse de besoins ressorte également les rapports
entre les sexes et que les actions soient conçues en se fondant sur cette
analyse sexospécifique.
Aussi, faudra-t-il que les programmes d’assistance
intègrent plus le renforcement de capacités productives des femmes pour leur
permettre d’accomplir les nouvelles responsabilités. Toutefois, cet appui doit
prendre en compte les défis qui peuvent surgir lors du ciblage des femmes. En
effet, dans une étude menée entre janvier et décembre 2016 sur 200 femmes ayant
bénéficié des activités génératrices de revenu par une association locale à Dungu (RDC), Jules Katsurana[19]constate sûrement
que « lorsque les femmes deviennent économiquement fortes et donc
principales pourvoyeuses des ménages dans des sociétés fortement machistes, les
relations avec leurs époux se trouvent négativement impactées et sont
caractérisées souvent par de récurrentes bagarres. Les hommes, socialement
considérés comme principaux pourvoyeurs, se sentent infantilisés et dominés par
leurs épouses ». Pour faire face à ces défis, l’auteur propose qu’à la
réinsertion économique soient ajoutés l’encadrement des hommes et des femmes
pour le maintien des relations saines et le travail sur les craintes et
préoccupations des hommes.
De l’étude de cas de Butembo
ressort le constat qu’en situation de déplacement, les besoins/intérêts des
femmes diffèrent de ceux des hommes et que parfois les rôles sociaux entre
hommes et femmes peuvent évoluer. Aussi, le rôle de la ville dans la gestion de
l’action humanitaire reste marginal. Pourtant, ainsi que l’indique Albert Jiotsa, « la commune[20]est une
collectivité territoriale décentralisée dont le rôle fondamental est de
permettre aux populations locales de participer à la gestion de leur propres affaires ».
Dans ce contexte, et comme le prévoit la Convention de
Kampala, il est important que l’autorité municipale soit au centre de
l’assistance humanitaire et que les interventions soient davantage sensibles à
la dimension genre, en répondant aux besoins sexospécifiques et capitalisant
sur les facteurs conjoncturels qui peuvent contribuer au changement. Par exemple, l’inversion de rôles entre les
hommes et les femmes en situation de déplacement peut constituer une occasion
favorable d’éducation à l’égalité entre les sexes. Elle permettrait la
déconstruction du fatalisme et des clichés sexistes au sujet de la répartition
sexuelle des tâches.
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[1] Professeur Associé à l’Université de Goma
(Nord-Kivu/RDC) : katjulio3@gmail.com
[2] Cheffe de projet au sein de l’Organisation AIDPROFEN
(Action et Initiatives de développement pour la Protection de la Femme et de
l’Enfant) basée à Goma (RDC).
[3] A.R. ZOLBERG, « Un reflet du monde : les migrations
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[4] Dit « Convention de l’OUA régissant les aspects
propres aux problèmes des réfugiés en Afrique ».
[5] Art. 61-79 du protocole additionnel II.
[6] Art. 28 de la IVe Convention de Genève.
[7] Art. 31 et 34 de la IVe Convention de
Genève.
[8] Il existe habituellement trois types des solutions
durables face à la situation de déplacement interne : le retour
volontaire (vers le milieu d’origine), l’intégration locale (dans le milieu de
déplacement) et la relocalisation (vers un autre endroit que le milieu
d’origine ou de déplacement).
[9] Cfr. Art. 1 (B) de l’Ordonnance no20/017 du
27 mars 2020 fixant les attributions des Ministères.
[10] J-D. BOUKONGOU, « Le système africain de
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droits fondamentaux, 2006. [En ligne], consulté le 5 février 2022. URL: https://journals.openedition.org/crdf/7187
[11] FJDF, « Les déplacés internes
: les personnes visibles aux Problèmes invisibles en province du Nord-Kivu »,
in IDMC, Rapport mondial sur le déplacement interne, 2021, le
site : https://www.internal-displacement.org/global-report/grid2019/french.html
[12] IDMC, Rapport
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des situations de déplacement interne.
[13] VIRA, E. (2020). Problématique de protection et d’assistance des déplacés internes en
milieu urbain. Cas des villes de Beni et Butembo. Mémoire soutenu en vue de l’obtention du diplôme de licence en
droit public interne et international à l’Université Catholique du Graben,
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[14] FJDF, « Les déplacés internes
: les personnes visibles aux Problèmes invisibles en province du Nord-Kivu »,
in IDMC, Rapport mondial sur le déplacement interne, 2021, le
site : https://www.internal-displacement.org/global-report/grid2019/french.html.
[15] IDMC, Rapport
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[16] NRC, Living conditions of displaced persons and host communities in
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Disponible sur https://www.jips.org/uploads/2019/03/NRC-DRC-Goma.
[17] C. SAINT-PIERRE
& M. De SEVE, « La division sexuelle du travail : un jeu de miroirs », in International Review of
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pp. 93–102, 1991. https://doi.org/10.7202/1033913ar.
[18] E. DAVID, et al., Code de droit
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[19] J. KATSURANA, Impact de la microfinance dans les projets de développement
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[20] A. JIOTSA,
« La redynamisation de la gouvernance locale : de la déconcentration à
la décentralisation en matière des services sociaux d’éducation des enfants au
Cameroun », in TASSOU, A. (dir.), La
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