La diplomatie congolaise sous Félix Tshisekedi : Enjeux et défis de l’approche par les voyages

https://doi.org/10.57988/crig-2322

 

Isaac Muhindo Kivikyavo[1] et Merveille Sivyatsomana Mukama[2]

 

 

Résumé

Les voyages du Chef de l’État de la RDC, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, sont tournés en dérision aussi bien dans les médias sociaux que dans les rues par certains congolais qui s’intéressent à la politique étrangère du pays. Peu sont ceux qui soutiennent cette sorte d’obsession aux voyages que nous avons appelés « voyage-manie ». Alors que dans la conception des uns  et des autres ces voyages procureraient paix et pain à la population congolaise, les enquêtés constatent que ces voyages sont plutôt des béquilles dont se sert un homme pour se faire une santé politique et se faire un carnet d’adresse dans des salons diplomatiques. Ce constat serait fondé sur les prémices consistant à penser que la solution aux problèmes congolais viendrait de l’extérieur. Pourtant, il faut d’abord des efforts  au niveau interne.

 Mots-clés : Voyage-manie, diplomatie congolaise, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, sécurité et développement.

 

Abstract

The trips of the Head of State of the DRC, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, are derided both on social media and in the streets by some Congolese who are interested in the country's foreign policy. Few support this kind of travel obsession that we have called "travel-mania." While in the conception of each other these trips would bring peace and bread to the Congolese population, the respondents note that these trips are rather crutches used by a man to get political health and make an address book in diplomatic salons. This observation would be based on the premise that the solution to the Congolese problems would come from outside. However, efforts are first needed at the internal level.

 Keywords: Travel-mania, Congolese diplomacy, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, Security and development.

 

 

 

 

Introduction

Cet article porte sur la diplomatie de la République Démocratique du Congo sous le règne du Chef de l’État Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. Il s’étend sur la période allant du 24 janvier 2019, date de sa prestation de serment, au 13 décembre 2021, date marquant sa troisième adresse à la Nation devant les deux Chambres du Parlement réunies en congrès.

Dès son accession au pouvoir, le Président Félix Tshisekedi Tshilombo (FATSHI) a focalisé son attention sur l’image extérieure de la République Démocratique du Congo (RDC). Il a placé son mandat sous le signe d’une « diplomatie agissante »[3] orientée, d’abord, en Afrique (avec les pays voisins à son pays) et, ensuite, vers le reste du monde, notamment dans les grandes capitales européenne et américaine. Cet article se penche sur l’approche par les voyages du Chef de l’État R.D. Congolais. Il s’interroge sur l’antonymie de l’isolationnisme sous Joseph Kabila à la « voyage-manie » sous Félix Tshisekedi. Ce travail est motivé par les multiples inquiétudes du peuple congolais vis-à-vis de ces nombreux voyages effectués par le Chef de l’État pour redorer l’image d’un « Grand Congo ». Ces inquiétudes sont balancées à travers les médias traditionnels et sociaux par rapport à l’action du Chef de l’État sur la scène internationale. À titre illustratif, voici la réaction d’un des internautes partagés entre admirations et inquiétudes :

Par ailleurs, seuls les points de vue des étudiants de Droit et des Sciences politiques de l’Université Catholique du Graben ainsi que ceux des dirigeants des partis politiques implantés en ville de Butembo ont été pris en compte pour être confrontés aux données lues dans des documents et la webographie.

En fait, selon les réalistes, la politique étrangère d’un État est un domaine réservé au « prince » [4], Chef de l’État ou pouvoir exécutif. Elle est incarnée dans le prince. Ce dernier est considéré comme un acteur rationnel[5]. Le Chef de l’État congolais FATSHI, en se plaçant au centre de la diplomatie congolaise caractérisée par de multiples voyages, se présente comme celui qui incarne la politique étrangère de la RDC.  Pour les behavioristes, la politique étrangère, sous-entendue la diplomatie par laquelle elle agit,  n’est pas l’apanage du Prince vu le processus décisionnel qui implique plus d’un acteur. En fait, «  la clé pour comprendre pourquoi un État se comporte de la manière dont il se comporte réside dans la façon dont les décideurs définissent leur situation »[6] -, ce qui constitue la négation même du chef de l’État kissingerien capable de « saisir immédiatement l’essentiel d’une situation »[7].

Par ailleurs, pour asseoir une diplomatie, les néoréalistes sous-entendent « une auto-reconnaissance d’un État sur la scène internationale. Si cet État est petit, son rôle fondamental sera d’identifier les grandes puissances et de monter sur leurs épaules pour sa protection »[8]. En géopolitique, c’est ce qu’on appellerait bandwagoning, cette attitude des petits de se rallier aux grands pour se rassurer de leur protection. Cela pourrait être le cas de la RDC qui a vu le Chef de l’État multiplier des voyages afin de se rallier aux grands de ce monde et obtenir leurs soutiens. Pour leur part, les idéalistes croient que les États ont la latitude de créer des organisations pour la collaboration et pour endiguer la conflictualité[9]. Dans la même lancée, les libéraux prônent les échanges économiques ou commerciaux renforcés par la démocratie comme vecteurs de la paix. Ceci pourrait justifier la participation et l’adhésion de la RDC à certaines organisations régionales et sous-régionales, dont l’East African Community, afin d’obtenir la paix par le doux commerce qui pourrait profiter à tous les États membres.

À la lumière de ces théories et au regard de la multiplicité des voyages du Chef de l’État à l’étranger, cette étude répond à deux questions. Primo, que vise la diplomatie du Chef de l’État congolais et quels en sont les défis ? Secundo, quelles sont les perceptions et/ou opinions des étudiants de Droit et des Sciences sociales, politiques et administratives de l’Université Catholique du Graben (U.C.G., en sigle) et des responsables de différents partis politiques choisis en ville de Butembo sur la ligne diplomatique du Chef de l’État congolais ? Ainsi, l’objectif poursuivi par ce travail est de confronter la logique des gouvernants à celle des gouvernés pour comprendre le bien-fondé de la diplomatie de la RDC sous FATSHI.

À titre d’hypothèse, la diplomatie mise en place depuis l’accession du Chef de l’État FATSHI, le 24 janvier 2019, viserait la restauration de la paix et de la sécurité ainsi que le développement de la République Démocratique du Congo. De ce fait, nous avions pensé que les étudiants et les responsables des partis politiques auraient une opinion positive sur la ligne diplomatique adoptée par le Chef de l’État. Enfin, les défis de sa diplomatie seraient d’ordre sécuritaire, sanitaire et financier.

Quant aux outils de récolte des données, nous avons utilisé les techniques documentaires, l’observation et le questionnaire pour avoir des données aussi bien qualitatives que quantitatives. Le questionnaire a été soumis aux étudiants de Droit et des Sciences politiques de l’Université Catholique du Graben de l’année académique 2020-2021, et aux dirigeants des partis politiques de la ville de Butembo. Les partis politiques qui ont été enquêtés sont au nombre de sept, à savoir : le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD), l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS-Tshisekedi), l’Union des Démocrates Chrétiens Fédéralistes (UDECF), le Rassemblement Congolais pour la Démocratie/Kisangani – Mouvement de Libération (RCD/K-ML), la Convention des Fédéralistes et Démocrates Chrétiens (COFEDEC), le Mouvement de Libération du Congo (MLC) et le Bloc Uni pour la Renaissance et l’Émergence du Congo (BUREC). Le choix des étudiants et des responsables des partis est dû au fait qu’ils sont sensés suivre l’actualité politique du pays et avoir une certaine connaissance sur la gestion de la chose publique.

Nous avons utilisé l’échantillonnage par quota pour déterminer le nombre des personnes à interroger dans les deux facultés sus-évoquées. En effet, la faculté des Sciences sociales, politiques et administratives (SSPA) de l’UCG compte 38 étudiants[10] ; celle de Droit compte 161 étudiants[11]. Ainsi, la population-mère est constituée de 199 unités. 80 étudiants ont été interrogées. Sur les 199 étudiants constituant notre population-mère, la faculté des Sciences sociales, politiques et administratives représente 19,1 %. En calculant le 19,1 % de 80 unités de l’échantillon, nous avons attribué à cette faculté un quota de 16 étudiants qui ont répondu au questionnaire. La faculté de Droit compte 161 étudiants représentant 80,9 % de la population-mère. Ce faisant, son quota a été de 64 unités enquêtées. Comme l’échantillon par quota n’est pas un échantillon probabiliste, nous avons interrogé tout étudiant ou étudiante de ces facultés qui a accepté volontiers de répondre à nos questions. L’essentiel était de respecter le quota de chaque faculté.

L’analyse de contenu et l’analyse statistique ont aidé dans l’analyse des données récoltées. Concernant l’analyse de contenu, nous avons  dégagé les thèmes saillants pour comprendre les axes sur lesquels la diplomatie congolaise repose afin d’en dégager la substance. Nous avons également recouru à l’analyse  statistique pour comprendre les perceptions des étudiants des facultés des SSPA et de Droit. Sur ce, le Chi-carré nous a permis de savoir si les différences observées entre chiffres sont significatives ou liées aux fluctuations du hasard.

1. Enjeux et défis de la diplomatie sous Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo

Ces enjeux et défis ont été décortiqués grâce à l’analyse de contenu des discours prononcés par le chef de l’État lors de ses voyages à l’étranger et de ceux prononcés par les étrangers en visite en République Démocratique du Congo (RDC).

1.1. Voyages à l’étranger du Chef de l’État congolais Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo  (FATSHI)

Il a été difficile de recenser tous les voyages qui ont été jusque-là effectués par le Chef de l’État R.D. Congolais. Certains voyages sont privés, d’autres sont officiels, d’autres encore ne sont pas annoncés, etc. Néanmoins, ceux-ci ont dépassé la centaine. C’est pourquoi la chronologie que nous donnons ici est à titre indicatif.

Tableau 1. Chronologie indicative des voyages du Président FATSHI

Date

Lieu

Date

Lieu

Date

Lieu

2019

2020

10 mai

Zambie 

5 février

Angola

6-7 Juillet 

Niger 

14 mai 

Italie 

6 février

Kenya

12 juillet 

Angola

17 mai :

France 

7 février 

Congo Brazzaville

Février

Éthiopie 

16 juin :

Uganda 

9-10 février 

Éthiopie 

26 octobre 

Congo Brazzaville 

15-16 juillet 

Ghana 

26 février 

Kenya 

5-juillet

Belgique

19 juillet 

Guinée-Bissau 

14-15 mars 

Nairobi 

2021

24 août 

Zambie 

22 mars 

Uganda

2 février 

Égypte 

29 août 

Berlin 

23 mars :

Angola 

7 février 

Éthiopie 

1-3 septembre 

Italie 

24-26 mars 

Rwanda 

23 février 

Italie 

6-8 septembre 

Turquie 

1-2 avril 

Sénégal

21-23 mars 

Tanzanie 

7 septembre 

Éthiopie 

3-5 avril 

USA

29 mars 

Qatar 

17 septembre 

Congo Brazzaville 

24-25 avril 

Afrique du Sud

3 avril 

Soudan 

19 septembre 

New York 

11 juin 

Gabon

16 avril 

Congo Brazzaville 

14 octobre 

Émirats arabes Unis 

13-14 avril 

Tanzanie

27avril 

Paris 

25-28 octobre

Israël 

14 juin

Burundi 

8 mai 

Soudan, Égypte et Éthiopie 

1-3 novembre 

Royaume-Uni

27-28 juin 

Zambie 

 

 

 

 

Source : construction à partir des différents sites web dont le site présidentiel de la RDC.

Bien que nous n’ayons pas accédé à beaucoup de données sur les voyages de FATSHI en 2020, il s’est avéré qu’il a moins voyagé à cause de la COVID-19.

Au regard de cette chronologie non exhaustive des voyages du Chef de l’État FATSHI, il a été constaté qu’il a  beaucoup orienté ses voyages vers le continent africain. C’est, peut-être, en sa qualité de Président[12] de l’U.A. qu’il a effectué la plupart de ces voyages. Comme Président de l’Union Africaine, il doit veiller  à la bonne collaboration des pays Africains. Quant aux voyages effectués au nom de la RDC, il a privilégié la coopération Sud-Sud. Après l’Afrique, vient l’Europe. FATSHI semble avoir tourné le dos à la Chine contrairement à son prédécesseur qui en avait fait sa première alliée. Aucune visite n’a été effectuée en Chine jusque-là de par les données à notre possession. Il y a dès lors lieu de dire qu’en dehors de l’Afrique, le Chef de l’État congolais s’est plus penché du côté des capitalistes (occidentaux) que de celui des communistes.

De par les données à notre possession, les grands thèmes débattus au cours de ses divers voyages sont l’économie et la sécurité. Ce faisant, les grands enjeux de la diplomatie du Chef de l’État consistent à faire de la RDC un grand pays prospère et où règne la paix. Certes, jusque-là tout est quasi-théorique. Dans certains de ses discours prononcés en 2019 et 2020, le Chef de l’État a clairement montré que sa vision pour la RDC consiste à faire de la RDC « l’Allemagne de l’Afrique ». L’économie et le développement comprennent toutes les matières relatives à la mobilisation des fonds, à la construction des infrastructures (routes, écoles, hôpitaux, etc.), à l’assainissement du climat des affaires afin d’attirer les investisseurs à venir travailler au pays, la relance de l’agriculture, etc. Le thème sur la sécurité, qui vient en second lieu, a trait à l’éradication des groupes armés nationaux et étrangers, à la capacitation des FARDC et des services de renseignement, à la dotation en armes et munitions, etc. Le social, dont la question des salaires, est périphérique dans la diplomatie du Chef de l’État FATSHI. Peut-être que cette diplomatie estime que le social proviendrait logiquement de la réussite du volet économique qu’elle place comme priorité des priorités.

1.2. Délégations reçues par le Chef de l’État FATSHI en RDC

Autant que le chef de l’État congolais a visité les pays étrangers, autant des étrangers ont visité son pays. Par exemple, le 3 décembre 2020 le Chef de l’État a été visité par le Président de la commission de l’U.A. Moussa Faki ;

Ci-après est la chronologie indicative des visites des étrangers auprès du Chef de l’État FATSHI.

 

Tableau 2. Chronologie indicative des délégations reçues par le Président FATSHI en 2021

Date

Personnalité ou délégation reçue

Date

Personnalité ou délégation reçue

28 janvier 

Délégation de l’AFRICOM

20-21 avril 

Uhuru Kenyata

2 mars 

Idriss Deby 

29 avril 

Le Président du conseil de sécurité

3 mars 

Emmanuel MACRON 

25 juin 

Président du Rwanda

4 mars 

Bintu Keita

28 juin 

Ministre des affaires étrangères Albert Shingiro

5 mars 

L’émissaire du Président Tchadien

12 juillet 

réception d’une délégation d’ambassadeurs 

15 mars 

Président du Botswana

13 juillet 

Le Président de la République du Burundi

18 mars 

Monsieur Stive Mayisiwa

28 juillet 

Monsieur Lars Gerrit Leyman 

23 mars 

Une délégation du département d’État Américain

2 août 

Le Président de la Commission économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC)

2 avril 

L’ambassadrice de la Grande Bretagne

11 septembre 

Sheikh Shakhboot Bin Nahyan

4 avril 

Directeur exécutif du PAM

13 septembre 

représentant personnel de la chancelière allemande en charge de l’Afrique

8 avril 

Une délégation de la FIFA et de la CAF

5 octobre 

Denis Sassou N’guesso

19 avril 

Président de la République de la somalie

5 octobre 

M. Jonathan Pershining envoyé spécial des États Unis

Source : construction à partir des différents sites web dont le site présidentiel de la RDC.

Le Chef de l’État FATSHI a reçu plus de visites que celles que nous venons de répertorier. Le Continent africain a battu le record en ce sens qu’il vient en première place (10 visites sur les quelques visites indiquées ci-haut). C’est peut-être au nom de la réciprocité que ce nombre de visites reçues corrobore celui des voyages effectués par le Chef de l’État FATSHI à l’étranger. Les continents américain (5) et  européen (4) viennent presque en ex aequo après l’Afrique. Cette situation corrobore également, bien qu’à quelques petites différences près, l’ordre des visites du Chef de l’État FATSHI à l’étranger.

L’économie, la sécurité et la santé constituent les thèmes qui ont le plus été au menu des échanges entre le Chef de l’État congolais, ses homologues et ou les envoyés spéciaux et Représentants des organisations internationales, régionales et sous-régionales en RDC. Il sied de  noter qu’en ordre d’importance des matières traitées, l’économie vient en première position suivie de la sécurité, puis de la santé comme le démontre ce tableau.

Tableau N° 3 : Grands thèmes abordés

Thème

Nombre

Économie et développement

12

Sécurité

6

Cela est en harmonie avec les enjeux de la diplomatie traités par FATSHI lors de ses sorties à l’étranger.

1.3. Réactions des internautes aux multiples voyages du Chef de l’État FATSHI

Le Chef de l’État FATSHI a effectué plusieurs voyages en trois ans de sa prise du pouvoir. Un tweet du 2 novembre 2021 quantifie ces voyages à 117 comme indiqué ci-après :

Une image contenant texte

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Certains créent un peu d’humour dans le microcosme social de la RDC par rapport à ces voyages. D’autres font circuler des messages carricaturant le Chef de l’Etat par rapport à la multiplicité de ses voyages afin, peut-être, de créer de la dérision dans l’opinion publique nationale vis-à-vis du Chef de l’Etat. C’est ce qui ressort de différents messages diffusés dans des médias sociaux.

En fait, sous Joseph Kabila les congolais n’ont pas été beaucoup habitués aux voyages du Chef de l’Etat à l’étranger. D’ailleurs, pendant les trois dernières années de son mandat, ses sorties devenaient de plus en plus rares. Certains dignitaires de son régime, dont Lambert Mende, Evariste Boshab et le Général Akili Mundos, ont même été sanctionnés par l’Union Européenne, les Etats-unis d’Amérique et le Conseil de Sécurité des Nations Unies.  Sous FATSHI, c’est tout le contraire. Des commentaires font penser que le Chef de l’Etat FATSHI est en train d’accomplir ses rêves d’enfance. Les congolais ont constaté que leur Chef d’Etat est plus à l’étranger qu’à l’intérieur du pays, ou de manière plus ou moins égalitaire à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Il semble se dessiner, aussi bien chez les dirigeants qu’au sein d’une large opinion nationale, une conviction selon laquelle la solution aux problèmes de la RDC viendrait de la multiplicité des voyages à l’étranger. Cette conception de choses paraît pathologique. C’est ce qui justifie l’usage du concept « voyage-manie » dans le sous-titre. 

Sans tomber dans le débat sur le chiffre, il y a lieu de noter que le Chef de l’Etat FATSHI a engagé des discussions bilatérales et multilatérales lors de ses multiples voyages. Il a par exemple fait bouger les lignes quant à l’adhésion de la RDC à l’East African Community. Il a également essayé de se créer une image de médiateur régional pour la paix en lançant, avec l’Angola, le sommet quadripartite, en juillet 2019, pour la paix afin de réconcilier l’Ouganda et le Rwanda d’une part, et cimenter la politique de bon voisinage entre le Rwanda et la RDC[13], d’autre part. Il a lancé l’idée de création d’une force militaire sous-régionale permettant aux troupes rwandaises, Ougandaises et Burundaises de poursuivre des groupes rebelles sur le territoire congolais[14]. Néanmoins, cette initiative n’a pas rencontré l’assentiment de la population congolaise. C’est ce qui a occasionné une marche de protestation organisée au Nord-Kivu le 20 décembre 2021 et qui a coûté la vie à, au moins, trois personnes dont deux policiers dans la ville de Goma. Le Kenya a eu une place de choix ; ses troupes sont entrées en RDC sous le label des casques bleus pour combattre les égorgeurs de la population de l’est du pays. Le 30 novembre 2021, des troupes ougandaises de l’UPDF sont entrées en RDC, via Nobili-Kamango, pour, eux aussi, combattre ces ADF qui tuent la population civile. Au regard des commentaires, l’entrée de ces dernières est porteuse de beaucoup d’espoir dans le chef de la grande majorité de la population de la zone concernée.

En dépit de ces efforts, le bilan sécuritaire reste négatif et moins encourageant. Les massacres, l’incendie des camions, les enlèvements se commettent et continuent à se faire voir dans l’est de la RDC. La fin des escalades entre le Rwanda et l’Ouganda semble ne pas être au rendez-vous.

1.4. Défis de la diplomatie du Chef de l’État FATSHI

Le premier défi est d’ordre organisationnel. Le Chef de l’État a beaucoup misé sur la diplomatie pour sortir le pays du chaos. Toutefois, ces efforts pour cette fin se butent à certaines contraintes notamment conjoncturelles. En fait, le principal blocage a été l’accord qui le liait à l’ancien Chef de l’État dans le cadre de la coalition FCC-CACH[15]. Le camp de Joseph Kabila qui tenait à cette coalition avait initié une tournée diplomatique pour contrer les actions de FATSHI. Parmi les points développés par cette offensive diplomatique figurait le maintien de cet accord, sous peine de voir le pays sombrer dans le chaos. À son tour, le camp de FATSHI n’a ménagé aucun effort pour la dislocation de cette alliance qu’il jugeait contre-productive pour la nation. C’est pour cela que le 06 décembre 2020, Félix Tshisekedi avait annoncé la nomination d’un informateur afin d’identifier clairement la majorité à l’Assemblée Nationale. Le 10 décembre de la même année, Jeannine Mabunda, Speaker de l’Assemblée Nationale, fut destituée à l’issue d’un vote consécutif à une pétition initiée contre elle. Le 1er janvier 2021, le Directeur adjoint de la presse présidentielle Giscard Kusema, par un communiqué lu à la RTNC, rendait public désignation du Sénateur Bahati Lukwebo comme Informateur. Ce processus a fait basculer la majorité parlementaire du camp de Joseph Kabila à celui du Chef de l’État FATSHI. Pendant ce temps, le camp du Chef de l’État FATSHI a rallié aussi bien des Occidentaux que des Africains pour concrétiser son rêve de rompre avec le FCC.

Le deuxième défi est d’ordre sécuritaire. L’un de plus grands défis rencontrés c’est la coopération avec les pays moins appréciés par des Congolais pour des raisons sécuritaires. Il s’agit entre autres du Rwanda et de l’Ouganda. À ce sujet, le Chef de l’État FATSHI n’a pas reçu le soutien de beaucoup de congolais.

L’autre défi rencontré à ce sujet est le manque d’emprise sur le secteur militaire et sécuritaire du pays. Cela serait à la base de la continuation de la violence dans Beni-Ituri. Elle continue en dépit de multiples voyages du Chef de l’État FATSHI centrés sur la paix, la sécurité et le développement. Ceci fait que l’on ne sait pas comprendre le bien-fondé de ces voyages jugés d’improductif à court terme. Le résultat de l’état de siège, décrété en mai 2021, est décevant, 90 jours après. Il n’y a rien de nouveau qui a été entrepris. En Ituri et au Nord Kivu, les ADF ont tué 917 civils, 55 véhicules des commerçants incendiés, 22 motos incendiées, 148 personnes enlevées, 904 cas de cambriolage (Béni, Butembo, Goma)[16].

Enfin, le dernier grand défi est d’ordre socio-économique, financier et sanitaire. En dépit des richesses que regorgent le sol, le sous-sol, les forêts et les eaux, etc., la RDC est comptée parmi les pays les plus pauvres du monde. Son taux de pauvreté est estimé à 63,4 % et un revenu par habitant de 680 dollars, l’un des plus bas du continent[17]. Au cours de l’année 2020, le PIB réel a reculé de 4,5 % en moyenne, la hausse du niveau général des prix a été de près de 2,00 % en moyenne. L’incidence de la pauvreté est établie en moyenne à 30 % et le taux de chômage à 84 %[18]. La devise nationale a perdu sa valeur face au dollar. Lors de l’accession de FATSHI au pouvoir, le dollar équivalait à 1635 francs congolais (FC). En octobre 2021, il s’échange à plus de 2000 FC. En deux ans, la monnaie nationale a perdu 17,56 % de sa valeur par rapport à la devise américaine[19].

À cette situation économique calamiteuse est venue s’ajouter la pandémie de corona virus et l’épidémie d’Ébola qui ont coûté la vie à des citoyens congolais[20]. Les mesures de couvre-feu dont la restriction dans l’organisation des activités économiques n’ont pas été en faveur du social de la population congolaise. La mégestion semble avoir caractérisé les fonds alloués à la lutte contre ces deux maladies si l’on s’en tient à la condamnation de l’ancien Ministre de la santé Oly Ilunga.

Selon le nouveau barème adopté début 2022 pour la prise en charge des voyages du président de la RDC, Tshisekedi touchera, au titre d’indemnité de mission, 960 euros/jour pour tout déplacement dans la zone d’Afrique et 860 euros/jour lors de tout déplacement en Europe. Hormis les chiffres indiqués  ci-haut, la circulaire signée par le Ministre du budget, Aimé Boji Sabgara, portant élaboration de la loi des finances 2022 renseigne qu’en tout, Tshisekedi aura droit à une somme de 1500USD/jour. Quant aux déplacements à l’intérieur du pays, le Président Tshisekedi touchera 280 000 Francs congolais et pour ces déplacements dans la capitale Kinshasa, le président  aura droit à une somme de 234 000FC[21]. Pour sa défense, le président Tshisekedi rappelle que ses déplacements à l’étranger ont déjà ramené plus d’un milliard alors qu’ils n’ont pas couté 50 millions[22] ; alors que des observateurs peinent à croire à cette allégation. En fait, ces voyages coûtent de l’argent à la République.

Au regard des données recueillies par la voie de l’actualité, nous venons de voir que le Chef de l’État a entrepris plusieurs voyages depuis son accession au pouvoir. Toutefois, son approche diplomatique par les voyages a rencontré des défis qui ne lui ont pas permis d’atteindre ses rêves. Les responsables des partis politiques et les étudiants interrogés ont également exposé leurs points de vue sur cette approche de la diplomatie par la multiplicité de voyages.  

2. Opinions des enquêtés

Les enquêtés ont répondu à quatre questions que voici : Êtes-vous satisfait de la diplomatie du Chef de l’État ?  Les voyages du Chef de l’État sont-ils opportuns ou inopportuns ? La diplomatie du Chef de l’État FATSHI a-t-elle un impact positif ou négatif sur les plans sécuritaire et de développement ? La diplomatie du Chef de l’État FATSHI sortira-t-elle le pays du chaos dans lequel il est plongé ? Les opinions des étudiants et  des responsables des partis politiques sont présentées et quantifiées dans le tableau ci-après :

 

Tableau 4 : Opinions des enquêtés vis-à-vis de la diplomatie du Chef de l’État FATSHI

                                                                           Faculté

Opinions/perceptions

Droit

SSPA

Partis

Total

Pourcentage

1.

Satisfaction

20

0

2

22

25,3

Insatisfaction

44

16

5

65

74,7

2.

Opportunité des voyages

19

0

3

22

25,3

Inopportunité des voyages

45

16

4

65

74,7

3.

Impact de la diplomatie est positif

12

0

0

12

13,8

Impact de la diplomatie négatif

52

16

7

75

86,2

4.

Diplomatie FATSHI sortira le pays du chaos

27

2

2

31

35,6

Diplomatie de FATSHI ne sortira pas le pays du chaos

37

14

5

56

64,4

Source : Construction à partir des données récoltées aux mois d’octobre et de novembre 2021.

Le total des enquêtés est de 87 (64 étudiants de Droit, 16 de SSPA et 7 responsables des partis politiques).

Les chi-deux calculés sont supérieurs aux chi-deux tabulaires pour les différentes modalités des opinions reprises dans le tableau ci-haut. Ce faisant, les différences observées sont significatives.

v  Satisfaction/Insatisfaction

Les responsables des partis politiques enquêtés et les étudiants de ces deux facultés de l’UCG ne sont pas satisfaits de la diplomatie du Président de la République Félix Tshisekedi. Seulement 25,3 % sont satisfaits contre 74,7 % des insatisfaits.

En effet, selon les étudiants, rien n’a changé depuis les différentes sorties vers les pays étrangers. En fait, les indicateurs socio-économiques sont au rabais. Les grandes attentes en matière de sécurité, d’emploi, d’instauration de l’État de droit, etc. n’ont pas été satisfaites.

Ceux qui sont satisfaits, la minorité bien sûr, disent que la diplomatie du Chef de l’État FATSHI est payante parce que le pays est en train petit à petit de se remettre sur le rail. Selon eux, la gratuité, qui peine encore à se concrétiser totalement, est le fruit de cette diplomatie. Par ailleurs, ils estiment que l’armée est en train d’être soutenue par les pays étrangers afin de restaurer la paix et la sécurité dans les zones en proie à l’insécurité. C’est le cas de l’Ouganda qui est engagé dans la mutualisation des forces avec les FARDC depuis le 30 novembre 2021 pour combattre les tueurs de Beni.

v  Opportunité/Inopportunité

74,7 % des opinions des enquêtés estiment que les multiples voyages du Chef de l’État sont inopportuns en ce sens qu’ils pèsent inutilement sur le trésor public. L’impact de ces voyages n’est pas visible sur terrain.

La minorité des enquêtés qui estiment que ces voyages sont opportuns croient qu’ils marquent le retour de la RDC sur la scène internationale et que des accords ont été signés avec certains pays pour le bien-être des congolais. Cela étant, les grands fruits de cette diplomatie ne seraient pas prêts dans le court terme.

v  Impact de la diplomatie sur la situation sécuritaire et développemental

En outre, les attentes sur le plan sécuritaire et développemental sont déçues par la diplomatie du Chef de l’État FATSHI. Ceci fait que l’impact de cette diplomatie sur les plans sécuritaire et développemental est jugé de négatif par la majorité des enquêtés au regard du tableau 4. Les enquêtés voient l’économie du pays continuer à régresser. Le chômage par manque des investisseurs bat son record au pays. Le taux de change ne fait que grimper. Un dollar américain est passé de 1500 Francs congolais à 2300. Par ailleurs, la sécurité du pays ne rassure pas en dépit de l’instauration de l’état de siège qui, au regard des résultats sur terrain, n’a rien changé car les paisibles populations continuent à être tuées.

v  Diplomatie comme moyen pour sortir le pays du chaos

Jusque-là la diplomatie du Chef de l’État ne permet pas de sortir le pays du chaos. 64,4 % des enquêtés estiment que le Chef de l’État aurait une philosophie qui lui fait croire que la diplomatie est la principale voie pour sortir le pays du chaos. Ils l’appellent à rompre avec cette façon de penser. Sur ce, ils lui demandent de passer plus de temps au pays afin de rechercher d’autres alternatives pour résoudre les problèmes internes de son pays. Ils lui demandent de sécuriser son pays d’abord avant de faire appel aux investisseurs étrangers. Il doit également penser à l’amélioration du climat des affaires. Ainsi, ils recommandent au Chef de l’État de revoir sa stratégie en matières de politique étrangère, en général, et de diplomatie, en particulier.

Globalement, les enquêtés ne sont pas d’accord avec l’approche du Chef de l’État par les voyages. Ces voyages sont improductifs au regard du manque de retombées positives sur le plan sécuritaire, économique et développemental.

Conclusion

Ce travail a porté sur la diplomatie congolaise sous Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. L’objet des voyages du Président de la République ont porté selon l’ordre d’importance sur la paix et la sécurité, l’économie et la santé. Les enquêtes ont révélé que cette diplomatie n’apporte pas encore ses fruits étant donné que la paix et la sécurité ne sont pas encore restaurées, l’économie est toujours en berne et les infrastructures viennent à petits pas. Les congolais semblent attendre paix, sécurité, argent et autres de l’extérieur alors que les gros efforts sont à fournir au niveau interne. Ces voyages n’ont pas beaucoup aidé la République. Ils sont soupçonnés par les enquêtés d’avoir servi pour confirmer et redorer l’image d’un  homme arrivé à la tête du pays de manière moins attendue. Les 4 milliards de dollars[23] mobilisés à l’extérieur par le Chef de l’État n’ont pas eu un impact positif sur la sécurité et le panier de la ménagère.

L’accord FCC-CACH[24], le choix contesté des partenaires (Ouganda et Rwanda) pour juguler la question sécuritaire, le manque d’emprise sur l’appareil militaire et sécuritaire, l’insuffisance des moyens financiers et la dilapidation de ceux qui existent ainsi que la COVID-19 ont été les grands défis de trois premières années du quinquennat du Président de la République Démocratique du Congo Félix Tshisekedi.

Bibliographie

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[1] Chef de Travaux en Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives de l’Université Catholique du Graben (Nord-Kivu/RDC) : muhisaack@gmail.com.

[2] Étudiante en Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives de l’Université Catholique du Graben (Nord-Kivu/RDC).

[3] Dans le langage politique, l’expression « diplomatie agissante » est un slogan mobilisateur autour de la diplomatie du Chef qui est censée apporter des fruits.

[4] N. MACHIAVEL, Le Prince (1513), dans N. Machiavel, Œuvres complètes,  Paris, Galimard, coll. « Pléiade », 1952, p. 365

[5] H. J. MORGENTHAU, Politics among Nations. The struggle for Power and Peace (1ère éd., 1948), New York, Mac Graw Hill, 1993, p. 50.

[6] R. SNYDER, et al., Foreign Policy Decision-Making, Op. Cit., p. 65.

[7] H. KISSINGER, Le chemin de la paix, Paris : Denoël, 1972, p. 395.

[8] J.-F. RIOUX, et al., « Le néo-réalisme ou la formulation du paradigme hégémonique en relations internationales », in Études Internationales, Vol. 19, n°1, 1988, p. 57.

[9] NARRATTAM GANN, International relations : Major concepts and théories.  POLITICAL SCIENCE. p. 8.

[10] SECRETAIRE GENERAL ACADEMIQUE, Tableau statistique des étudiants inscrits à l’UCG, AA 2020-2021.

[11] Ibidem.

[12] Son mandat ira de février 2021 à février 2022.

[13] Éviter les guerres par procuration dans l’Est de la RDC et les Grands Lacs, reliefweb.int, consulté le 1 octobre 2021.

[14] Phare : « En marge du séjour de Uhuru Kenyatta à Kinshasa, Est, le Chef de l’État annonce une riposte Impitoyable, www.lephareonline.net, consulté le 1 Octobre 2021.

[15] FCC = Front commun pour le Congo est la plateforme politique détentrice de la majorité parlementaire et CACH = Cap pour le changement dont est issu le Chef de l’État.

[16] Bilan des acteurs de la société civile mis à jour le 11/10/2021.

[17] XXX, La diplomatie tournée vers le développement et la Paix, 17 Juillet 2021.

[18] Ibidem,  Jonas KiboloKuma, www.jeuneafrique.com, consulté le 3 octobre 2021. 

[19]Amédée, L’an 2 de Félix Tshisekedi : le Francs congolais s’est déprécié de 2,4 % en 2019 et 5,16 % en 2020, deskeco, consulté le 3 octobre 2021.

[20] Ébola a par exemple coûté la vie à 2280 personnes. Cf. WHO, Ebola virus disease, External Situation Report 98, 23 June 2020, p. 2.

[21] Olivier Kaforo, zoom-eco.net, consulté le 10/10/2021.

[22] XXX, Tshisekedi sur la diplomatie autour de ses voyages, cas-info.ca, consulté le 10/10/2021.

[23] Émission spéciale: RDC: le ministre Patrick Muyaya face aux auditeurs, RFI, 05/11/2021, disponible https://www.rfi.fr/fr/podcasts/appels-sur-l-actualit%C3%A9/20211105-1-%C3%A9mission-sp%C3%A9ciale-rdc-le-ministre-patrick-muyaya-face-auxauditeurs cité par OUSSAMA TAYEBI, « La politique étrangère de la République démocratique du Congo sous la présidence Tshisekedi : entre ambition de refonte et volontarisme diplomatique », Policy Brief, N° 02/22, janvier 2022, p. 7.

[24] Après les élections de décembre 2018, le Front Commun pour le Congo (FCC), plateforme politique de l’ancien Chef de l’État Joseph Kabila Kabange, a eu la majorité absolue au parlement congolais alors que le Cap pour le Changement (CACH), plateforme politique du Président Félix Tshisekedi, est resté minoritaire. Les deux plateformes ont coalisé pour la constitution du gouvernement.