https://doi.org/10.57988/crig-2350
Alphonse
Katsuva MUHINDO
Chef de Travaux à la Faculté des Sciences Politiques
et Administratives de L’Université Catholique du Graben)
Résumé
Depuis plus d’une demi-décennie déjà, la RDC est déchirée par la guerre,
première dans l’histoire de l’Afrique et du pays de par son ampleur. Ses causes
sont identifiées dans les dynamiques sociales et géopolitiques internes et
externes. Les deux grandes épisodes du conflit
présente une similitude, leur épicentre s’avère être l’Est, spécialement les provinces
du Sud et du Nord-Kivu. Les initiatives du rétablissement de la paix et de la
légitimité politique ont déjà été entreprises. Parmi les acteurs de la voie
négociée, une des grandes composante de la Société
Civile du Congo, l’Eglise Catholique Romaine a multiplié le zèle en
stigmatisant les conflits locaux, nationaux et régionaux. Son intervention est
remarquable au niveau des déclarations concertées ou isolées de son Clergé,
spécialement de ses évêques, au niveau des prises de position contre la Rébellion,
au niveau diplomatique et des actions politiques.
Ces initiatives présentent cependant quelques limites : la montée du
pluralisme confessionnel qui met en cause son leadership social de l’Eglise
Catholique, le conservatisme du Clergé qui lui empêche une prise d’actions plus
engagées et adaptées à la situation à l’instar des Théologies de la Libération
et le risque de partialité de ses hiérarchies. Pourtant, l’Eglise Catholique
reste une institution qui unit encore le pays balkanisé, autour de laquelle se
construisent un tant soit peu les identités communautaires. Elle reste un
partenaire, un interlocuteur et un acteur avec lequel il faut compter pour
construire la paix et promouvoir la bonne gouvernance au Congo.
Introduction
La République Démocratique du Congo traverse actuellement une crise politique majeure dont la solution
nécessite le concours de tous les acteurs de la vie sociale nationale.
Parmi ces acteurs, l’Eglise catholique se veut le porte étendard de la
modernité politique du pays. Quant au mode de légitimation du pouvoir,
l’activité politique recourt constamment au système religieux. En effet,
l’histoire de la RDC révèle la présence permanente des Eglises, aussi bien
catholique que protestante et autres, au côté du pouvoir pour légitimer
celui-ci, ou en face
pour le contester.
Les échecs successifs qui ont été enregistrés par la classe politique
pour juguler la crise socio-politique et son incapacité à mettre fin au délabrement des
institutions étatiques, ont fait détourner de cette classe la confiance des populations
congolaises vers le clergé censé pouvoir inspirer le cadre politique et
l’institution d’un régime démocratique.
Dans ce cadre, l’Eglise Catholique du Congo
s’est fortement impliquée dans la recherche des solutions à la crise armée qui
sévit.
Tout au long de cet article, nous allons
essayer de montrer le zèle de l’Eglise Catholique dans la recherche d’une
solution négociée.
I.
Brève présentation
du conflit.
La République Démocratique du Congo est
actuellement en proie à une série de conflits armés dont les conséquences
dévastatrices sont sans précédent dans l’histoire du continent africain.
Certains experts de la géopolitique internationale
parlent même d’une véritable « guerre mondiale africaine »1 L’ampleur et la complexité du conflit
donnent souvent lieu à des interprétations et à des explications divergentes
quant aux origines de la guerre et aux solutions à apporter à la tragédie. Nous
tentons ici d’apporter une vision nouvelle et de comprendre le rôle des acteurs
qui militent pour le rétablissement d’un ordre politique, plus spécialement
l’importance de l’action de l’Eglise catholique dans la recherche d’une issue
au conflit.
I.1. La première
phase du conflit.
La guerre qui a commencé au Zaïre en 1996 est consécutive aux tensions
ethnico-politiques de plus en plus vives que connaît le pays depuis une dizaine
d’années entre les populations d’origine rwandaise et les populations autochtones
de la province du Kivu, à l’Est du Zaïre. Ce conflit, qui s’est articulé en
deux principales phases, s’explique pour la première phase par multiples
facteurs, tant internes qu’externes. Quant à la seconde phase, elle n’est que
la résultante des renversements d’alliances entre les partenaires qui ont
présidé à l’éclatement de la première guerre.
Sur le plan de l’origine historique du
conflit, les populations venues du Rwanda et du Burundi sous couvert des
autorités coloniales allemande et belge ont toujours constitué un pivot de
tension et de haine
ethnique contre les populations paysannes du Kivu. En effet, la première
hémorragie migratoire initiée par la colonisation Belge à la recherche d’une main-d’œuvre pour la mise en valeur de la colonie, se situe
entre 1937 et 19452dans la zone de Masisi et
de Rutshuru. D’autres flux migratoires ont eu lieu après la décolonisation
suite aux troubles ethniques historiques qui opposèrent les Hutu et les Tutsi du Rwanda. Dans
cette dialectique de violence au Rwanda, les membres de deux communautés ont eu
plus d’une pour alternative le réfugie au Congo.
Sous l’incitation de certains leaders politiques, les populations
autochtones du Kivu ne supportent plus la présence des populations éleveurs
d’origine rwandaise. Au lieu de chercher une solution durable au problème, le
pouvoir de Mobutu a longtemps exploité ce conflit à des fins électorales. En
effet les populations d’origine rwandaise constituaient pour lui un électorat
important. C’est
pourquoi la loi du 26 mars 1971 a octroyé collectivement la
nationalité congolaise à tous les
« Banyarwanda », entendez par là les immigrés rwandais et
burundais. Sous la pression des députés de la région du Kivu, la loi du 29 juin
1981 modifie la législation antérieure et n’octroie la nationalité qu’à ceux
dont les ascendants vivaient au Congo en 1885, c’est-à-dire avant la Conférence
de Berlin qui discuté le problème de la navigation sur le fleuve Congo, établi
les principes du partage de l’Afrique entre les puissances coloniales et du
tracé des frontières nationales. Notons que la conférence nationale souveraine
de 1991, dans son projet de constitution a reconduit les dispositions de la loi
de 1981, c’est-à-dire le refus de l’octroi d’une nationalité collective aux
ressortissants rwandais. Face à cette contradiction dans la gestion de la
question des immigrés, ces derniers ont décidé de se rendre justice tout au
long de la décennie 90. Ainsi les affrontements ont éclaté entre les
Banyarwanda et les ethnies autochtones au Nord et au Sud Kivu, faisant plus de
sept mille morts selon les données de Human Righ Watch, (une organisation des
droits de l’homme).
Lorsque survient le génocide Tutsi rwandais
de 1994 à la suite de l’assassinat du président Hutu Habyarimana, plus de
1.200.000 réfugiés en majorité hutu ont fui au Zaïre sous couvert du HCR et de
la MINUAR ( Mission des Nations Unies au Rwanda).
Désireux de se débarrasser de la menace que représentait la présence des
miliciens hutu auteurs du génocide de 94, l’APR (Armée patriotique rwandaise)
désormais au pouvoir à Kigali, décida de démanteler les camps de réfugiés(soupçonnés d’abriter des hommes en armes) établis à
la frontière dans les villes congolaises de Goma et de Bukavu. En effet sous la
bénédiction des forces internationales présentes au Rwanda lors du génocide,
nombre de réfugiés hutu sont entrés au Congo munis de leurs armes. Sous couvert
d’une rébellion zaïroise, les forces de l’APR profitèrent de la crise de
gouvernance que connaissait le pays et des tentions ethnico-politiques du Kivu
pour intervenir au Zaïre. Rejointe dans cette entreprise par les anciens opposants
au régime de Mobutu, l’APR va diriger une coalition armée composée de 4 partis
politiques. Cette alliance dénommée AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour
la Libération du Congo), a été créée le 18/10/1996 à Lemera au Sud-Kivu. Elle
est formée majoritairement par des anciens opposants au régime de Mobutu et
compte les partis suivants : l’ADP (Alliance Démocratique du Peuple) dont
le leader est le représentant de la communauté des « Banyarwanda »,
le PRP (Parti de la Révolution du Peuple) de Laurent Kabila (qui deviendra par
la suite Président de la République), le MRLZ (Mouvement Révolutionnaire pour
la Libération du Zaïre, formé par des autochtones du Kivu), et enfin le CNRD (
Conseil National de Résistance pour la Démocratie). Cette coalition constituera
une structure d’action politique concertée qui permettra de renverser le régime de Mobutu. A
l’issue de sept mois de combat, le 17 Mai 1997, l’AFDL s’empare de la totalité
du pays. Joseph Kabila s’auto-proclame Président au cours d’une « déclaration
de prise de pouvoir », suspendant ainsi toutes les lois constitutionnelles
ainsi que les institutions issues de la CNS3.
Le 28 mai, un décret-loi mit fin à la deuxième république de Mobutu et marqua
le début d’une ère nouvelle dans l’histoire du Congo. On abandonne
l’appellation « Zaïre » qui cède la place à celle de
« République démocratique du Congo ».
Parmi les mesures prises par le nouvel homme
fort de Kinshasa.
- la dissolution du Haut Conseil de la
République- Parlement de transition (émanation de la conférence nationale
souveraine), et donc l’éjection de Mgr Monsengwo, qui en était le président.
Cette mesure aurait attiré le mécontentent de la communauté catholique ;
- la suspension de toutes les activités
politiques autres que celles de l’alliance (AFDL), créant ainsi un véritable
musellement enfreignant toutes les libertés politiques ;
- la dissolution du gouvernement de
transition nommé par Mobutu.
La nouvelle configuration de la scène politique provoque un
mécontentement important dans la population et la classe politique. Le débat
démocratique n’est plus à l’ordre du jour. De plus l’omniprésence des citoyens
d’origine rwandaise et ougandaise dans les institutions stratégiques, telles
que l’armée, la sécurité et la diplomatie est perçue par les congolais comme un
symbole d’occupation . Il faut rappeler que lorsque
Kabila a pris la tête de la rébellion, il dût sa victoire à la coalition
tripartite du Rwanda, de l’Ouganda et du Burundi qui voulaient en finir avec
Mobutu, entre autres pour « des raisons de sécurité des frontière ».
Pour cette coalition il fallait une nouvelle classe politique, plus
« coopérative » au Congo. A
partir du mois d’Avril 1998, au sein de la société civile, la suspension du
processus de démocratisation est perçue comme intolérable. En effet, le retour
du culte de la personnalité et la tribalisation à outrance de la vie politique
refont surface dans le pays. Sous des
pressions sociales multiples, le président Kabila est contraint par une
déclaration publique, de mettre fin à la présence officielle des troupes
rwandaises et ougandaises qui empêchait la relance de l’activité politique
démocratique. Suite à cette menace, les
populations d’origine rwandaise, appuyées par une logistique militaire et
matérielle du Rwanda, de l’Ouganda, mènent une nouvelle offensive contre les
forces restées fidèles à Kabila. C’est le début de la deuxième phase du
conflit.
1. 2. La
seconde phase du conflit.
La nouvelle guerre qui secoue actuellement le Congo est la conséquence
directe de la dissidence interne au régime de Kabila dès son arrivée au pouvoir
en 1997. En effet celui-ci s’est retrouvé de plus en plus isolé par la
communauté internationale pour ses mauvaises performances en matière de
promotion de la démocratie. De même le dossier sur les réfugiés Hutu rwandais
massacrés par les troupes de l’alliance et de ses alliés, pendant leur avancée,
qui l’ont porté au pouvoir, fait l’objet d’une demande d’enquête
internationale. On sait que la coalition qui a porté Kabila au pouvoir est constituée
des groupements politico-militaires qui ont massacré des milliers de réfugiés
et des citoyens congolais non armés en septembre 1996. Ensuite, depuis qu’il
s’est emparé du pouvoir, Kabila a subi des pressions, aussi bien de ses propres
partisans que de ses opposants, afin qu’il se débarrasse de ses anciens alliés
Rwandais et Ougandais qui l’ont pourtant porté au pouvoir. A la suite de ces
revendications, le président Kabila a donné ordre à toutes les troupes
étrangères de quitter le territoire congolais. Ainsi une nouvelle offensive est
lancée par les troupes rwandaises et ougandaises pour contrer la mesure prise
par le président. Ce dernier n’aura sa vie sauve que grâce à l’intervention
militaire de l’Angola, de la Namibie et du Zimbabwe qui ont repoussé la
rébellion aux abords même de la capitale Kinshasa. Toutefois si la capitale et
la partie Ouest du pays sont restées sous le contrôle des forces
gouvernementales, la moitié Est échappe complètement à l’administration
centrale, au profit d’une rébellion hétéroclite soutenue officiellement par le
Rwanda et l’Ouganda.
A l’heure actuelle, ce vaste pays d’Afrique
centrale se présente comme un véritable champ de bataille, l’un des plus grands
de l’histoire du continent. Six pays étrangers s’y livrent officiellement
bataille (soit un effectif de 35.000 soldats, de tous âges : adultes et
enfants) : le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi du côté de la rébellion
(elle-même déchirée en plusieurs factions hétéroclites), du
côté gouvernementale se retrouvent l’Angola, la Namibie et le Zimbabwe,
venus à la rescousse de L. Kabila. Plus de la moitié du territoire national est
sous contrôle rebelle, et la guerre reste dans l’impasse. Ni la rébellion, ni
le pouvoir de Kinshasa, aucun des protagoniste n’a eu
raison sur l’autre, et aucun ne bénéficie d’un soutien populaire sincère faute
de légitimité. Dans chaque faction, l’administration est autonome et
indépendante.
Pendant ce temps, les seules institutions qui unissent le peuple
congolais, séparé par une frontière imaginaire tracée par des seigneurs de
guerre, ce sont les institutions religieuses. Les dernières informations venues
des sources humanitaires font état de 2,5 millions de victimes, tombées
directement ou indirectement sous les effets dévastateurs de la guerre et parmi
les victimes, l’Eglise catholique figure au premier plan pour le rôle qu’elle
joue dans la tentative de résolution du conflit et aussi pour le contre pouvoir
socio-politique qu’elle représente dans les zones sous contrôle rebelle et
gouvernemental.
II.
Les tentatives
de solutions.
II.1. Les
résolutions de la communauté internationale.
Dans un protocole d’accord signé à Lusaka (Zambie) en juillet 1999
entre les différents protagonistes, des résolutions ont été prises pour mettre fin au conflit armé notamment :
- l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat par
les parties au conflit ;
- l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat par
les parties au conflit ;
- le déploiement de 500 observateurs
internationaux de l’ONU ;
- la convocation du dialogue
« inter-congolais » ( un forum qui devra
réunir les représentants de toutes les couches de la population) ayant pour
mission de lancer un nouvel ordre institutionnel jouissant d’une légitimité
populaire.
Depuis, ces résolutions ont été violées aussi
bien par le camp rebelle que par les troupes gouvernementales.
Dans le cadre de la relance du processus, en janvier 2000, sept Chefs
d’Etat directement impliqués dans le conflit se sont retrouvés au siège de
l’ONU à New York
autour du Conseil de Sécurité pour tenter de trouver une solution
négociée à cette crise. A l’issue de la rencontre, la situation est restée au
statu quo à part le déploiement des observateurs internationaux, déploiement qui
n’a été possible qu’à l’accession de Joseph Kabila au pouvoir après
l’assassinat de son père en janvier 2001.
Effectivement dès le deuxième semestre de l’année, les tractations
préparatoires pour la tenue du dialogue ont été entreprises et les principes de
négociation ont été fixés à Gaberone. Après le rendez-vous raté d’Addis-Abeba,
les parties engagées dans le conflit, à savoir le gouvernement et les
Rebellions, l’opposition politique non armée et la Société Civile se sont
retrouvés au rendez-vous du dialogue à Sun-City entre mars et avril 2002. Tout
cela avec l’appui financier et moral de la Communauté internationale.
Les 80 % seulement des forces vives
participant au dialogue ayant signé l’accord, les démarches se poursuivent vue
d’aboutir à un accord inclusif, trouvant l’approbation et l’implication de tous
pour le retour de la paix et de l’unité et mais l’avènement d’un nouvel ordre
politique. De même, le Gouvernement s’ingénie à trouver une solution
diplomatique avec les pays agresseurs et soutenant les rebelles.
II. 2.
L’Eglise catholique dans la recherche des solutions négociées.
En marge des efforts de médiation entrepris
par la communauté internationale, un important travail est réalisé par les
confessions religieuses sur le plan formel et informel pour le rétablissement
d’un ordre institutionnel national en République démocratique du Congo. Parmi
les institutions qui militent ardemment pour ce faire, figure l’Eglise
catholique qui œuvre tant au niveau local qu’au niveau international pour la recherche
d’une issue à la guerre. A travers des
déclarations et des actions, le clergé et les laïcs catholiques se mobilisent
sur le terrain politique pour le rétablissement d’une conscience nationale et
l’incitation au sens des responsabilités en vue de favoriser le dialogue au
sein de la classe politique. Cette intervention de l’Eglise se situe à
plusieurs niveaux :
A.1. La déclaration du
conseil de l’apostolat
des laïcs catholiques du Congo (CALCC).
Face à la situation de guerre en République
démocratique du Congo, le conseil de l’apostolat des laïcs catholiques du Congo
a condamné fermement, par une déclaration, la rébellion et les pays voisins qui
l’entretiennent . A l’issue d’une interrogation sur le pourquoi de la guerre, le
conseil révèle
une complicité nationale et internationale qui a favorisé les armées rwandaise
et ougandaise à investir les territoires de l’Est du Congo. Prenant ses
responsabilités, le conseil condamne et exige le retrait immédiat des
forces « d’agression ».
Quant au schéma politique proposé par le conseil pour résoudre la crise,
il figure entre autres points :
- le déblocage du processus démocratique,
- la mise en place d’un cadre constitutionnel
et institutionnel représentatif des opinions de toutes les forces vives de la
nation,
- le démantèlement de l’armée actuelle et la
mise en place d’une armée véritablement nationale.
Ce message traduit bien la position du
conseil face aux belligérants et est porteur d’un programme politique : un
projet de société qu’il voudrait bien défendre tout au long du dialogue
inter-congolais, préconisé dans le cadre des accords de Lusaka de 1999.
Quant au projet de Constitution rédigé par le
nouveau pouvoir de Kinshasa, le Conseil des laïcs chrétiens a été consulté pour
émettre son avis sur les dispositions du projet. De l’analyse du projet, il
ressort des critiques suivantes émises par le conseil:
- au niveau des
principes, le conseil fait remarquer que la procédure suivie pour l’élaboration
du projet de constitution présente un vice de forme. En effet, ce projet a été
élaboré par une commission constitutionnelle nommée de façon discrétionnaire par le président de la République. Par
conséquent, pour le Conseil des laïcs catholiques, ce projet ne représente que
les vues subjectives du pouvoir en place et ne tient pas compte des réalités
historiques et socio-culturelles du Congo. Ce projet ne serait donc pas neutre
comme le prévoient des principes démocratiques. « Cette constitution ne
sera acceptée que si les différentes composantes de la nation sont associées à
son élaboration », déclare le conseil.
- concernant la
forme de l’Etat, la CALCC opte pour un Etat fédéral - considéré comme plus
démocratique et représentatif de la volonté populaire - géré par un régime politique
semi-présidentiel avec un président et deux chambres.
Il
ressort de ces déclarations d’intention que les chrétiens catholiques sont plus
que jamais déterminés à prendre des engagements politiques clairs pour la
constitution d’un Etat démocratique plus juste dans lequel l’accès au mandat
politique devrait émaner de la volonté populaire
Longtemps considérés comme trop timides face
au régime monarchique de Mobutu, et de ne pas prendre des engagements
politiques clairs et décisifs, les évêques du Kivu manifestent plus que jamais
leur volonté de participer politiquement et ouvertement à la
résolutions des questions politiques nationales et provinciale. C’est
donc une nouveauté dans le changement d’attitude de l’épiscopat.
C’est ainsi par exemple que, suite à l’afflux
des réfugiés rwandais sur le territoire congolais, les évêques émettent une
proposition de solution à la question de la nationalité des immigrés rwandais
au Kivu. En effet pour l’épiscopat du Kivu, « …la nationalité devait être
reconnue d’office aux Banyarwanda natifs du pays et à tous les immigrés
rwandais et burundais qui se trouvaient déjà sur le territoire congolais avant
le 30 juin 1960…»4.
Face à l’escalade de la violence et surtout des crimes crapuleux proférés à
l’encontre du personnel ecclésiastique de la province du Kivu, les évêques sont
sortie de leur silence. Déplorant la lassitude de la
classe politique, ils proposent à leur manière, des solutions au statut à accorder
aux peuplades installées dans le Kivu depuis des décennies. Cette solution ne
rencontre cependant pas l’assentiment des populations autochtones qui militent
pour le retour inconditionnel des immigrés au Rwanda.
Les évêques du Kivu se sont plusieurs fois
réunis à Goma et à Bukavu (deux grandes villes de la province épiscopale du
Kivu) pour examiner la situation qui prévaut dans le pays en général et au Kivu
en particulier ( devenu champ privilégié pour
multiples dissidents politiques). Ainsi dans un message adressé aux belligérants,
le 1er octobre 1998, les évêques ont demandé l’arrêt immédiat des
hostilités et ont invité les protagonistes au dialogue, dialogue à
« organiser vite et sans condition », pour reprendre le ton impératif
de l’épiscopat. Dans leur message pastoral, ils tracent des pistes pour une
voie de sortie du cycle infernal de la violence. Pour les évêques, cette guerre
retarde inutilement le processus démocratique (entendez par là la transition
démocratique issue de la conférence nationale souveraine) qui devait conduire
la RDC vers un Etat de droit, le rejet de la violence comme mode d’accès au mandat
politique. A l’agenda, les évêques préconisent une solution en quatre points
principaux :
1) un arrêt immédiat de la guerre,
2) l’organisation du dialogue entre belligérants,
3) l’association de tout le peuple dans la recherche d’une
solution durable,
4) une conscientisation des militaires qui sont
responsables des atrocités.
Ces différentes articulations ont largement
inspiré les résolutions prises lors des concertations de Lusaka (Zambie) à
l’issue desquelles ont été signés les accords de paix entre la rébellion et le
gouvernement. Pour les évêques , l’absence de dialogue
et la méfiance réciproque entre hommes politiques voisins et entre les
belligérants constitue la cause principale de la permanence de la violence dans
les provinces du Kivu.
La décennie quatre-vingt-dix a
particulièrement été difficile pour l’épiscopat de la province ecclésiastique
du Kivu. Confrontés aux différents groupements politiques armés et aux
paramilitaires qui opèrent en permanence dans la région, les évêques du Kivu
sont désormais beaucoup plus présents dans les débats publics dans la recherches des solutions aux problèmes d’insécurité qui
règne dans la région. Ainsi depuis l’éclatement de la guerre en République
démocratique du Congo, le discours socio-politique du clergé du Kivu est
focalisé sur la volonté du rétablissement de la paix. La raison est que
l’Eglise de cette province est particulièrement victime des atrocités de la
guerre : assassinats politiques des membres du clergé (notamment Mgr
Munzihirwa pour ses positions politiques contre l’intervention rwandaise au
Congo), la profanation des édifices religieux, etc. Le clergé de l’Est du pays,
longtemps accusé d’indifférence face au chaos politique qui prévalait depuis un
temps dans le pays est monté au créneau par l’intervention de l’archevêque de
Bukavu, Mgr Kataliko. Ce dernier a pris une position ferme contre les
mouvements rebelles qui sévissent dans sa province apostolique du Kivu. Il
dénonce notamment sans complaisance, la complicité des congolais dans le
pillage des richesses congolaises par les forces rwandaises. Il affirme
notamment : « Des pouvoirs étrangers, avec la collaboration de certains de
nos frères congolais, organisent des guerres avec des ressources de notre pays
(…). Notre pays et nous mêmes sommes devenus (sic) objets d’exploitation
, tout ce qui a de la valeur est pillé, saccagé ou amené à l’étranger ou
simplement détruit, les massacres à grande échelle sont perpétrées dans les
campagnes » (sic)5.
L’archevêque dénonce non seulement les
injustices, mais appelle la communauté internationale et le peuple congolais à
se pencher sur la question. Son intransigeance face aux autorités rebellés lui
a valu la relégation dans son village natale, le réduisant ainsi au silence.
Quelques jours, après son retour de cette retraite forcée, il est mort,
officiellement d’une crise cardiaque, en octobre 2000. Cela rappelle le sort du
cardinal Malula pour son opposition à la politique de recours à l’authenticité
de Mobutu. On dirait que l’histoire du Congo se répète tout en condamnant le
pays à un étrange immobilisme, les mêmes causes produisant toujours les mêmes
effets.
L’intervention du Vatican dans la résolution
des conflits politiques au Congo durant cette période de crise n’est pas une
chose nouvelle. On se rappellera en effet que la diplomatie du Vatican6 a joué un rôle déterminant dans le
dénouement de la confrontation qui a opposé le cardinal Malula au président de
la République quant à l’interprétation de la politique de recours à
l’authenticité prônée par Mobutu. Le Vatican a recommandé des concessions
réciproques entre les deux hommes politiques pour mettre fin au conflit. Dans
la même tradition, le Vatican n’est pas resté inactif dans le nouveau conflit
qui oppose le gouvernement à des groupes rebelles. Ainsi en 1999, sous
l’initiative de la communauté italienne Sant’Egido, qui a déjà participé à plusieurs
initiatives de paix en Afrique et dans le monde, le Vatican a manifesté son intention de servir
de médiateur dans le conflit qui oppose le Président Kabila aux rebelles de l’Est du pays. Par l’action
diplomatique de Mgr Monsengwo, le souverain Pontife a demandé à Kabila de
rencontrer ses opposants ; rencontre pendant laquelle le Vatican servirait
de bons offices. Cette offre du Vatican a été infructueuse, Kabila considérant
que les armées étrangères devaient d’abord se retirer avant toute négociation.
A l’initiative de l’Eglise catholique de Bukavu
et de Butembo, de la société civile du Nord-Kivu en présence de l’Eglise du
Christ au Congo (Communauté protestante), un forum pour la recherche de la paix
a eu lieu du 27 février au 1er mars 2001 à Butembo dans l’Est de la
République du Congo, dans une zone sous contrôle de la faction rebelle ( le FLC : Front de libération du Congo). En
collaboration avec des composantes de la société civile italienne dont
« Beati consttrutori di pace », avec le soutien financier du Secours
catholique, la population du Kivu a voulu par cette action amener les seigneurs
de guerre du mouvement rebelle à préférer le dialogue à la logique des armes.
L’initiative de ce forum est l’œuvre d’hommes d’église. Devant une importante
délégation internationale venue participer au « forum d’espoir », les
organisateurs ont pu arracher un accord de principe selon lequel « la paix
devrait être la fruit de la non-violence, de la
justice et du respect des droits ». Malheureusement tous ces engagements sont restés
lettre morte sur le terrain, puisque la guerre se poursuit en zone sous
administration du mouvement rebelle. Il apparaît qu’un leader rebelle a essayé
de se servir tout simplement de l’Eglise catholique comme tribune de marketing
politique.
III.
Les
limites de la médiation politique du clergé.
Si l’Eglise catholique a joué le rôle de
partenaire privilégié de l’Etat au Congo pendant la période coloniale et
post-coloniale, son influence ne cesse de régresser face à la montée en
puissance des Eglise protestante et Kimbanguiste dans le secteur social. De
même le déploiement des églises de « réveil » sur l’espace public livrent une certaine concurrence à l’Eglise catholique aussi
bien au niveau de la socialisation des masses que sur le plan politique.
Cette montée du pluralisme confessionnel
devrait préoccuper l’Eglise catholique qui doit réajuster ses modes
d’intervention politique dans un cadre œcuménique en associant les autres
Eglises comme des partenaires dans la lutte contre des gouvernements
répressifs. Dans le cas contraire, la diversité des vues entre les différentes
confessions religieuses profite à certains hommes politiques qui font du
clivage entre les confessions religieuses, leur cheval de bataille politique.
On a vu certains affirmer que l’échec de la transition démocratique est à
attribuer à l’Eglise catholique, par l’intermédiaire du prélat qui a dirigé la
C.N.S. Pour ces dissidents de l’Eglise catholique, la direction du nouveau
projet de société doit provenir d’une autre confession religieuse (notamment
protestante).
L’Eglise catholique devrait donc, si elle
veut maintenir son leadership social et politique, intégrer les diversités
régionales, culturelles et confessionnelles dans sa lutte pour la démocratie.
Il est cependant et fort malheureusement constaté que la hiérarchie
ecclésiastique, tout comme la classe politique laïque, reste marquée par la
variable ethnique. Celle-ci détermine à beaucoup d’égard les opinions
politiques et les discours socio-politiques de certains prélats catholiques.
Face à l’escalade de la violence, il apparaît
que l’Eglise reste paralysée et impuissante devant l’ampleur des événements. Le clergé n’est pas non plus exempt de
reproche. Accusé de dire plus qu’il il n’agit, il me semble qu’il lui faille
changer de technique de lutte contre la dictature. A l’instar des Eglises
d’Amérique latine, l’Eglise catholique du Congo doit profiter de la confiance
populaire dont elle jouit pour s’inscrire dans la logique d’un discours social
plus engagé et un
combat politique plus déterminant. Cette chance, l’Eglise
catholique l’a ratée aux années 90 au moment où Mobutu ne représentait plus
que l’ombre de lui-même puisqu’il ne rencontrait plus ni l’assentiment du
peuple, ni celle de son armée. Il fallait à l’Eglise du courage et de la
détermination à l’image des prêtres « contras » de la Théologie de
Libération7. Mais l’Eglise Catholique du Congo est
restée attachée aux traditions du Vatican au point que son engagement politique
est resté limité par des principes de « l’unité ecclésiale » qui
handicape l’invention des nouvelles stratégies face à la crise de la société
congolaise. Une critique de l’action de l’Eglise Catholique et des moyens
utilisés pour la réalisation de son projet social reste donc à faire dans le
cadre d’une révolution de l’engagement politique de l’Eglise Catholique au
Congo. Après la transition démocratique manquée, il est temps que les églises
fassent le bilan de leurs actions sur la scène politique et du partenariat
engagé avec les pouvoirs politiques. En effet, parmi les pays africains ayant
opté pour les conférences nationales, la République démocratique du Congo a vu
son mode de gouvernance régresser au point qu’on pourrait parler d’une
modernité politique à contre courant. A l’heure actuelle, seule la guerre
semble le seul mode de production du politique, si on se réfère à la
configuration de la scène politique et à ses acteurs. Et la « petite
diplomatie de l’ombre » (négociations clandestines avec des groupements
politiques non démocratiques) à laquelle un certain nombre d’évêques recourent,
risque de s’avérer inefficace.
Face à la terreur liée à la guerre que
connaît le pays, l’Eglise catholique reste la seule organisation sociale
capable d’opposer un programme politique alternatif à celui que proposent les
belligérants. A l’instar de l’Eglise d’Afrique du Sud, l’Eglise catholique du
Congo en général et celle du Kivu en particulier est résolue à participer
activement au retour de la paix. Pour cette Eglise du Congo, « le débat
social ( pour ne pas dire politique) n’est pas l’apanage
des seuls hommes politiques, qui d’ailleurs n’ont pas fait preuve d’efficacité
pour juguler les différentes crises successives qu’a connues le pays, il est
plutôt de la compétence de tous, y
compris l’Eglise », affirment des responsables ecclésiastiques. Rejoignant
la logique de leur homologue du Congo Brazzaville qui affirmait qu’il n’existe
« pas de religion valable qui se désintéresse des hommes »8, pour les évêques du Kivu, « il
faut gérer l’humain pour pouvoir gérer l’âme ».
Les hommes politiques
rebelles sont conscients de la confiance dont jouit l’Eglise catholique auprès des
masses populaires de toutes tendances confessionnelles. Ainsi pour certains,
qui n’ont d’ailleurs pas politiquement beaucoup de chance d’accéder aux postes
de commande, il faut décourager ce noyau dur (c’est-à-dire l’Eglise) autour
duquel se construisent les identités communautaires : ce qui explique les
assassinats et les sabotages des édifices religieux. Pour d’autres par contre,
qui y arrivent parfois, l’Eglise catholique est aussi un édifice social, avec
lequel il faut compter pour légitimer ses ambitions politiques et faire
accepter son projet politique. C’est là que se trouve le danger de voir
l’Eglise servir d’instrument de propagande à certains intérêts politiques
partisans non démocratiques.
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1 Le monde du jeudi 6 avril 2000 / 13
2 Mathieu, P.et Mafikiri Tsongo,
« Guerre paysanne au Kivu (République démocratique du Congo),
1937-1994 », in Cahiers d’Études africaines,
150-152, XXXIII-2-4, 1998, p. 385.
3 Alliance Démocratique pour la libération
du Congo, « Ligne de Politique
Générale de l’Alliance », Oct.1996.
4 Message des Évêques de la province
ecclésiastique du Kivu, 1995.
5 Réaction de Mgr Kataliko cité par le
journal Le Palmarès, 173,
du 11 janvier 1999, p. 2.
6 En effet en 1972, le pape Paul VI a envoyé
deux émissaires auprès du président Mobutu à Lausanne pour dénouer le conflit
entre l’Église catholique et le pouvoir de Mobutu.
7 Lévine, D.H., « L’impact de la
théologie de la libération en Amérique latine », Archives de sciences sociales des religions, 1990, 71 juillet
septembre, p. 45.
8 Interview de Mgr Ernest Kombo, évêque
d’Owando, dans le journal La croix du 23 septembre 1992