https://doi.org/10.57988/crig-2361
Christian
LWANZO MUMBERE[1]
Résumé
La RDC est en crise. C’est une évidence. Et les
nominations controversées du Premier ministre Bruno Tshibala
et de Joseph Olenghankoy comme président du CNSA
(Conseil National de Suivi de l’Accord du 31 décembre 2016), ont plutôt ravivé
les tensions. Les protestations tant au niveau national qu’international n’y
ont rien changé. Le pouvoir de Kinshasa a son « accord » et son « arrangement
particulier du Palais du peuple » qu’il force de mettre en œuvre. Pour autant,
la crise congolaise perdure et s’accentue chaque jour qui passe. Ainsi, est-il
que le politique congolais tente d’affronter l’exception en vue de matérialiser
le compromis politique pour un atterrissage en douceur. Au-delà d’une
formulation proche d’un envoûtement débridé qui rend parfois obscure la
conception d’une gestion de crise, pourtant ouvertement héritée de la volonté
de ne pas normaliser le processus électoral, demeure un fossé entre ce que veut
le peuple et ce que fait la classe politique. Cela étant, la République
Démocratique du Congo se trouve à la croisée des chemins : la constitution et
l’accord politique, deux textes devant régir les institutions de la République.
Il faut alors comprendre que cela augure un régime d’exception, recourant à un
compromis politique.
Abstract
The DRC is in crisis. It is
evident. And the controversed nomination of Prime
Minister Bruno Tshibala and Joseph Olenghankoy as president of CNSA (A National Council of
follow-up of the Agreement of 31 December 2016), has rather revived the
tensions. The protestations at the national as well as the international level
did not change anything. The power of Kinshasa has its “agreement” and its
particular arrangement of the Parliament that it forces to execute. Yet, the
Congolese crisis resists and it is accentuated each day. Thus, it is said that
the Congolese politics tends to affront the exception in order to materialize
the political compromise for a soft landing. Over a near formulation of an
unbridled attraction which sometimes renders obscure the conception of a crisis
management, yet openly inherited from the will of not normalizing the electoral
process, stays a ditch between what people like and what the political class
does. So, the Democratic Republic of Congo is found at the junction of ways:
the constitution and the political agreement, two texts that would regulate the
institutions of the Republic. It is then better to understand that forecast a
regime of exception, referring to a political compromise.
1.
Introduction
|
D |
ans
le sillage de la quête d’issue, le dualisme quasi-dichotomique entre le respect
de la constitution et le recours effréné à l’accord du 31 décembre 2016 semble
cautionner souvent un marché des dupes, source des crises récurrentes ou bien
encore perdurables et d’un dysfonctionnement institutionnel qui ne dit pas son
nom. Sans se limiter au débat sur base d’une difficile cohabitation entre
constitution et accord politique issu des discussions, il serait impérieux de
réhabiliter sans complaisance le pouvoir de la CENI en tant que pilier dans la
dévolution du pouvoir, le cas échéant.
En tant que dynamique toujours en construction, à l’instar de la
participation qu’analyse Kakule Matumo (2016), le compromis politique prend aussi une
configuration rhizomique. Dans sa sémantique et dans son applicabilité, il a un caractère trifacial
et une composition triadique. Il conjugue itérativement, trois figures alliant réflexion, décision et
opération ainsi que trois actions consubstantielles de « prendre
part », d’ « apporter une part » et de « recevoir une
part ». Sa double synergie trilogique articule l’individu au collectif, la
personne à sa famille ou communauté politique, le privé au commun. Il engage la
mutualisation des forces, des talents, des ressources et des risques.
Ainsi, est-il que le politique
congolais tente d’affronter l’exception en vue de matérialiser le compromis
politique pour un atterrissage à douceur. Au-delà d’une formulation au lyrisme
débridé (Donegani et Sadouin,
2012 : 73), qui rend parfois obscure la conception d’une gestion de crise,
pourtant ouvertement héritée de la volonté de ne pas normaliser le processus
électoral, demeure un fossé entre ce que veut le peuple et ce que fait la
classe politique. Tout ce qui, concrètement, formait ou constituait le socle de
la cohésion nationale issue du dialogue inter congolais de Sun City a été mis
en moule par les accords politiques du 18 octobre 2016 et du 31 décembre 2016.
Ces accords ont cautionné, si pas une cohabitation des deux textes légaux, au
moins, la mise entre parenthèse de certaines dispositions constitutionnelles
pourtant essentielles pour la bonne marche des institutions de l’Etat. Cela
étant, la République Démocratique du Congo se trouve à la croisée des
chemins : la constitution et l’accord politique, deux textes devant régir
les institutions de la République. Il faut alors comprendre que cela augure un
régime d’exception, recourant à un compromis politique.
Réfléchir sur un processus
politique en cours est une chose malaisée. Lorsqu’il s’agit de l’accord du 31
décembre 2016 dit de la « Saint Sylvestre », la tâche est encore plus
téméraire. En effet, toute réflexion
scientifique sur un processus inachevé ne pourra déboucher que sur une
expérience périlleuse et trop osée. Ne faudrait-il pas attendre l’application
effective de l’Accord ? C’est une des difficultés de l’histoire immédiate
qui risque de nous amener à spéculer et à étudier l’Accord par rapport à
lui-même. Toutefois, étudier l’histoire alors que les faits sont très récents
n’est pas une question scandaleuse. Le politologue doit désormais agir sur le
sens de l’histoire par ses analyses et ses réflexions. Il doit être différent
d’un simple commentateur et justificateur d’un passé mou (Mwaka
Bwenge, 2002 : 17-18). Il est question ici
d’éclairer le sens des faits et gestes des gouvernants pour les aider à se
mirer et permettre à la population et aux observateurs intéressés par la
République Démocratique du Congo à décrypter le sens de son histoire qui paraît
à première vue irrationnelle.
Il s’agira d’analyser les tenants
d’un Accord, mais aussi ses aboutissants. Ceci veut dire que les spécialistes,
les observateurs des questions politiques congolaises peuvent, sans risque de
se tromper, faire des études prospectives, anticiper sur les évolutions futures
des processus politiques. Les chercheurs peuvent même deviner ce que cachent
les coulisses de la politique congolaise puisque les acteurs politiques
congolais ont l’habitude de proclamer tout haut même les objectifs les plus
confidentiels d’une négociation comme celle induite
par les pourparlers du Centre Interdiocésain de Kinshasa au mois de décembre 2016.
Cela étant, à la lumière de l’histoire
politique passée et récente de la République Démocratique du Congo, je vais
m’essayer à débattre de l’actualité et en filigrane, à anticiper sur le futur
de l’Accord de la Saint Sylvestre.
Notre propos gravitera autour de
quatre principaux points. Nous examinerons les contours et enjeux de l’Accord,
l’aspiration au changement par le peuple, les défis politiques et en dernier
lieu, en guise de conclusion, nous énoncerons l’hypothèse de l’an-étatisme (Mwaka Bwenge, 2002 : 18), à
ne pas opposer à la désétatisation que nous voulons plus essayiste que
définitivement élaboré.
2.
Contours et enjeux de l’Accord de la Saint Sylvestre : La stratégie du
naufragé
Ayant perdu toute légitimité, la
Majorité Présidentielle a cherché par tous les moyens à prolonger le bail de
son autorité morale à la tête de l’État. Le dialogue de la cité de
l’Union africaine, suivi de celui parrainé par la CENCO s’inscrivaient dans ce
sens. Malheureusement, dans ces deux
forums, la Majorité Présidentielle n’a pas pu obtenir de garanties nécessaires
pour protéger son autorité morale. La menace du 19 décembre 2016 ayant été
dissipée, la famille politique du Chef de l’Etat tente de récupérer du poil de
la bête. Pour y parvenir, elle a opté pour l’émiettement de la vraie
opposition. Ce qui explique le débauchage à grande échelle qui s’observe
depuis.
Par ailleurs, la multiplication
d’institutions ad hoc découle sans doute en partie de la faiblesse des
institutions de la république et de leur noyautage par les clients du président
qui encouragent le déplacement de certains grands débats publics vers des plateformes
circonstancielles comme le Forum sur la décentralisation, les Concertations
Nationales de septembre 2013, le fameux dialogue de la Cité de l’OUA et les
pourparlers du Centre Interdiocésain de Kinshasa. En ce qui concerne la
multiplication de règles contradictoires, elle provient en partie de la
stratégie d’atermoiement précitée, mais aussi de la faible capacité de
synchronisation de l’Etat dans ses diverses incarnations.
Les acteurs politiques congolais se
consacrent donc largement à des transactions dont les résultats ont peu de
valeurs et qui préparent le terrain pour d’autres transactions. L’instabilité
intrinsèque de ce système congolais est contraire aux notions conventionnelles
de bonne gouvernance. En situation post-crise ou post-conflit et dans les Etats
fragiles, les élections à des échéances convenues ont souvent pour principal
objet de combler le déficit de légitimité de l’arène politique, laquelle a
perdu une part importante de sa crédibilité auprès des citoyens. D’où la
nécessité d’un changement auquel aspire le peuple congolais.
3. Vers
l’aspiration au changement
Vers
cet avenir incertain, aux contours
flous, où les acteurs politiques restent
peu contrôlables, une certitude demeure. Les principes démocratiques, articulés
autour de la lutte pour l’alternance politique et la défense de
la Constitution, qui ont fondé les dynamiques sociopolitiques autour du
Rassemblement, n'ont pas disparu. La population, qui s’est approprié ce processus et ses valeurs, veille au grain.
« L'aspiration au changement restera constante même si on peut s'attendre
à des phases de flottement »
Dans
ce contexte, la marge de manœuvre de Monsieur le Président Kabila n'est pas
aussi importante qu'on pourrait le croire, ni celle du Rassemblement, car les
lignes bougent en permanence et la véritable opposition n’est plus incarnée
par les partis politiques mais par une jeunesse dont le mécontentement
et les aspirations au changement, à la protection de la patrie sont immenses.
Reste à savoir quelle force ou quelle fédération de forces sera capable de
récupérer ses revendications et d'arriver à asseoir l'alternance politique.
Parlons
un peu du patriotisme en vogue dans la dynamique de la recherche d’une issue à
la congolaise. Du point de vue
étymologique, le mot « patriotisme » vient du mot patrie, du latin pater, père. La patrie est comprise comme
la terre des ancêtres, le pays d'où l'on est originaire et qui nous est cher, la nation[2] ou la communauté[3] politique à laquelle on appartient. Plus précisément, c'est le pays dont on se
sent étroitement et affectivement lié par l'histoire, la langue, la culture[4], les
traditions, les habitudes de vie. Le patriotisme est un sentiment partagé
d'appartenance à un même pays et c’est aussi le sentiment qui en renforce l'unité sur la base de valeurs communes (Nay, 1998 : 389). Il conduit à ressentir
de l’amour et de la fierté pour sa
patrie. Le patriote est prêt à
se dévouer ou à se battre pour elle afin d'en défendre les intérêts. Pour le soldat, le patriotisme est le sens moral
qui le pousse à combattre pour défendre son pays, plutôt qu'à céder aux
attaques de l'ennemi.
En
effet, dans l’entendement d’Olivier Nay (1998 : 389-390), le patriotisme est
un sentiment d’appartenance à une communauté politique, la patrie, qui
correspond historiquement le plus souvent à la nation. Il est évoqué notamment
lors des périodes d’intense unité nationale, comme a pu l’être le début de la
guerre de 1914-1918. Par extension, dit-il, le patriotisme désigne toutes les
formes d’attachement à une communauté qui peuvent être à l’origine de
revendications spécifiques et/ou de mécanismes de défense.
Dans
le contexte actuel de la globalisation des marchés, on parle parfois de patriotisme
économique pour désigner
l’importance primordiale qu’accordent certains acteurs publics ou privés aux
agents ou aux produits développés sur le territoire national. Il s’agit donc
d’un comportement des consommateurs, des entreprises et des pouvoirs publics qui cherchent à favoriser les biens et services produits dans leur pays. Le patriotisme économique est basé sur
la légitimedéfense économique. Une de ses manifestations récentes est le protectionnisme financier face à des multinationales étrangères voulant acquérir des entreprises
considérées comme "stratégiques" pour l'économie du pays.
Une autre déclinaison récente de la
notion, celle de patriotisme
constitutionnel, est développée par Jürgen Habermas, philosophe allemand
(Nay, 1998 : 390). Il l’emploie tout d’abord pour caractériser les
dynamiques de refondation de l’identité allemande après le nazisme, afin de
montrer que les liens sociaux et politiques sont articulés sur les institutions
et les règles de l’Etat de droit et de la démocratie représentative. Le philosophe allemand estime que le patriotisme
constitutionnel pourrait constituer le fondement ou le ciment d’une communauté
en devenir, des pays en guerre, en nourrissant chez les populations d’autres
sentiments d’appartenance que l’identité nationale. Le patriotisme a, pour
ainsi dire, trouvé sa consécration pendant la Révolution avec l'idée de nationsouveraine lorsqu'elle était menacée par les coalitions étrangères : « La patrie en
danger ». Dès lors, le mot patriote est resté longtemps synonyme de
révolutionnaire.
Cependant, il existe une forme
excessive voire agressive du patriotisme appelée le chauvinisme[5]. L'adjectif
"chauvin" est utilisé, le plus
souvent avec un sens péjoratif pour qualifier des personnes faisant preuve[6] d'un patriotisme étroit, belliqueux, voire fanatique ou Xénophobe[7]
qui dénigre systématiquement tout ce qui est étranger. Le chauvinisme s'exprime
par une admiration inconditionnelle et exclusive pour ce qui est national. Le nationalisme est une idéologie
politique. De ce fait, Olivier Nay nous fait savoir que le patriotisme ne se
confond pas avec le nationalisme, dans la mesure où il ne constitue pas une
doctrine particulière et ne comporte pas en soi de principes d’expansion ou
d’exclusion des autres groupes ou communautés.
4. Les
défis politiques face aux multiples menaces
Le
Rassemblement de l’obédience de Joseph Olengangoy
devrait relever deux grands défis que sont l'organisation des élections d'ici
décembre 2017 et l'amélioration des conditions de vie. Un pari difficile à
tenir pour des raisons financières et politiques. Le budget 2017 s'élevait
alors à 4,5 milliards de dollars, soit la moitié de celui de 2016[8]. Autant dire que le gouvernement devait des
difficultés à mener à bien ses missions et devra compter sur l'aide extérieure
pour financer les opérations électorales. En outre, il ne pourrait guère
compter sur la majorité présidentielle pour appliquer l'accord dans les temps
impartis. Il ne saurait compter, en l’occurrence, sur Bruno Tshibala,
le Premier ministre d’alors, qui n'avait pas signé l'arrangement particulier au
palais du peuple, alors qu’il était la deuxième personnalité parmi les délégués
du Rassemblement aux pourparlers du Centre interdiocésain.
Même
au sein de l'opposition, les divergences sont également de nature à ralentir le
processus. Alors que la Primature revient au Rassemblement, le choix du Premier
ministre et la répartition des postes ministériels ont fait l'objet d'âpres
discussions. Ce qui fait dire aux Congolais que, « comme d'habitude, les politiques privilégient leur intérêt
personnel au détriment de celui de la population ». Il y a également
les multiples recettes destinées à déstabiliser le pays et, par conséquent, à
retarder le processus électoral, retard dont profiteraient les experts en
anti-alternance politique. On note la triste aventure des Kamwena
Sapu dans les Kasai et
l’insécurité dans les territoires de Lubero et de
Beni causée par les Mai- Mai, forces armées parfois mal identifiées.
La situation actuelle nous livre en spectacle le
malheur des autres, le spectacle de la nature assassinée par la pollution de
l’air, celui des massacres sans merci à la machette, celui des femmes éventrées
impitoyablement, celui des hommes égorgés, séchés ou brûlés le long de la route
et d’autres mitraillés, une multitude d’êtres humains sans abris aux frontières,
etc. Les violences sexuelles s’enregistrent quotidiennement. L’homme est devenu étranger dans son propre pays. Il
est soumis jour après jour au déplacement forcé à destination inconnue. Nous pensons spécialement à la violence armée
que subissent plusieurs coins de la République Démocratique du Congo. A
l’origine de ce carnage se trouve l’absence de sécurité qu’est l’insécurité qui
empêche le développement intégral de l’être humain, tous azimuts.
En effet,
le Pape
Paul VI (1978 [1997] : n°6) l’avait déjà pressenti. Ecoutons-le :
« Etre
affranchis de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un
emploi stable ; participer davantage aux responsabilités, hors de toute
oppression, à l’abri de situations qui offensent leur dignité d’hommes ;
être plus instruits ; en un mot, faire, connaître, et avoir plus, pour
être plus : telle est l’aspiration des hommes d’aujourd’hui, alors qu’un
grand nombre d’entre eux sont condamnés à vivre dans des conditions qui rendent
illusoire ce désir légitime ».
Pour un État démocratique,
la politique de sécurité
constitue un élément central capable d’établir un équilibre acceptable de
responsabilités et d’obligations mutuelles entre, d’une part, les détenteurs
institutionnels des pouvoirs en matière de sécurité pour le compte de cet
État et, d’autre part, la collectivité nationale qu’elle rassemble et
leurs environnements extérieurs. Elle s’emploie aussi à concevoir et à mettre
en œuvre un ensemble cohérent de dispositifs sécuritaires susceptibles d’offrir
un cadre de convergences, d’harmonisations et de solidarités concrètes aux
politiques de sécurité nationales.
Cela
étant, toujours dans la recherche d’une issue, les négociations directes du
Centre interdiocésain sont donc tombées à pic dans la mesure où elles ont
démarré le 8 décembre 2016, soit douze jours avant la date fatidique du 19 décembre.
Une journée de soulèvement populaire réclamant le départ du Président Kabila,
cela avait réprimé par les agents de
l’ordre. Après 22 jours de discussions, sous la médiation de la CENCO, la
Majorité Présidentielle et le Rassemblement auxquels s’étaient jointes
l’Opposition et la Société civile ayant pris part au dialogue de la Cité de
l’Union Africaine ont convenu de la gestion consensuelle de cette période de
transition.
Parmi
les grandes options levées par les signataires, l’on retient que le Président Joseph
Kabila reste en fonction jusqu’à l’installation de son successeur ; le
Rassemblement présente le Premier Ministre qui sera nommé par le Président de
la République ; le Conseil National de Suivi de l’Accord sera présidé par
le Président du Conseil des Sages du Rassemblement ; la présidentielle et
les législatives nationales et provinciales sont prévues en décembre 2017. Les
arrangements n’iront malheureusement pas comme convenus et cela est à noter
dans ce cas-ci : la Majorité Présidentielle, se servant des complicités
d’une opposition acquise à sa cause, est en train de dévoiler ses vraies
intentions. C’est de manière délibérée qu’elle a bloqué les conclusions des
discussions du Centre interdiocésain. Sinon, comment peut-on se choisir
soi-même ses interlocuteurs comme adversaires et prétendre trouver la solution
qui devait impliquer l’opposition?
La
démarche du Président Kabila est loin d’être une recherche réelle de
l’apaisement et de la concorde avec ses vrais opposants. Son message consiste à dire : « Vous vous alignez ou je vous écrase. » (Nay, 1998 : 390). Dans
ce contexte de défi lancé à tous, le garant de la nation vient d’engager
gravement sa responsabilité dans l’aggravation du chaos dans lequel est plongé
chaque jour le pays.
En
lieu et place de créer des conditions pour préparer le terrain en vue de la
tenue des élections, la majorité au pouvoir multiplie des signes de provocation
pour bloquer le processus électoral. Depuis les concertations nationales de
2013, en passant par le dialogue de la cité de l’Unité africaine, suivi des
discussions directes du Centre interdiocésain, la Majorité Présidentielle ne
s’est jamais écartée de sa logique de tout bloquer pour renvoyer le plus loin
possible les échéances électorales. La loi de la force ne guide désormais la
majorité qui n’écoute personne, ni les partenaires au développement, ni
l’Eglise, encore moins le peuple qui a appelé à une cogestion de cette période
entre la majorité et la vraie opposition cristallisée dans le Rassemblement
formé autour du tandem Félix Tshisekedi et Pierre Lumbi[9].
En
imposant la signature de l’arrangement particulier sans ses véritables
adversaires politiques, pour se contenter juste des opposants qu’il s’est
lui-même fabriqués, dont Roger Lumbala du M23, Joseph
Olenghankoy, Lisanga Bonganga et bien d’autres, le chef de l’Etat vient de
consacrer une énième violation des textes qu’il s’est engagé pourtant à
défendre. En même temps, il a nargué le Conseil de Sécurité en jetant à la
poubelle la résolution 2348 qui a appelé vivement à la mise en œuvre de
l’Accord du 31 décembre 2016. La RDC n’est plus loin d’un isolement
diplomatique. Tout est mis en place pour qu’on en arrive là. Ce qui n’est à
l’avantage ni du pays, ni de son peuple.
La
majorité au pouvoir tente donc le tout pour le tout. Et pour couvrir sa
supercherie, elle s’est entourée d’opposants de « pacotille » pour
compléter le décor. On ne résout pas une crise politique de l’ampleur de celle
que traverse la RDC par le seul jeu de débauchage. L’histoire politique de la
RDC est émaillée de faits qui ont démontré le contraire chaque fois que le
pouvoir a emprunté cette voie. Mobutu l’a fait en son temps, sans jamais
atteindre ses objectifs. Mungul Diaka,
Kengo, Nguz, Birindwa, etc. ont été pris de l’Opposition, sans que
Mobutu en tire un important dividende politique. Les mêmes erreurs produisant
les mêmes effets, les stratèges de la Majorité Présidentielle qui copient
curieusement Mobutu à la lettre, peuvent être sur la même voie. Cette Majorité
a beau refuser de voir la réalité politique, il faut craindre que l’histoire la
lui rappelle autrement.
5.
Conclusion : Vers l’hypothèse de la désétatisation
Réfléchir
sur un processus politique en cours est une chose malaisée. Les péripéties pour
juguler la crise congolaise suppose une identification sans complaisance de sa
nature et de ses enjeux. Michel Dobry (1986 :
47-95), dans sa « sociologie des
crises politiques », relève trois obstacles auxquels bien des
chercheurs se trouvent souvent confrontés dans les études des crises politiques quels que soient les paradigmes de
référence. Il s’agit de l’illusion étiologique, de l’illusion de l’histoire
naturelle et de l’illusion héroïque qui « ont trait à des décisions de
méthode les plus primordiales et, souvent, les moins conscientes de celles qui
s’imposent au chercheur : que doit-on au juste expliquer et en quoi doit
consister l’explication lorsqu’on veut expliquer une crise
politique ? »[10].
Les
lectures de la crise congolaise qui ont dégagé l’Accord dit de la « Saint
Sylvestre » ne semblent pas exemptes de ces remarques. En effet, certaines
hypothèses avancent que « l’Etat est mort au Congo », « le Congo
est un trou noir », « le Congo est victime d’un complot ourdi par la
communauté internationale, notamment les Etats Unis », « le Congo est
un Etat privatisé et criminalisé », etc.
Arrêtons-nous
un instant sur l’hypothèse de la criminalisation et de la privatisation de
l’Etat. Elle a été suffisamment vérifiée, principalement, dans la série de la
revue Politique africaine (1999 ; n°73) ; mais
aussi, entre auteurs, par des coauteurs avec Bayart (1997) et avec Hiboux
(1999). La privatisation et la criminalisation sont appréhendées dans la
perspective de la montée du libéralisme, de la fin du « duopole » Est-Ouest
et de l’émergence d’un nouvel ordre mondial dit mondialisation. Cette grille de
lecture permet de déceler les ruptures actuelles dans les modes de
Gouvernement, dans la nature et les interventions de l’Etat, dans les relations
entre public et privé, dans les institutions du politique, dans les relations
et les nouveaux espaces du pouvoir, la gestion de la violence dite légitime au
sein des Etats, etc.
Ces
phénomènes sont-ils de nouveaux concepts ou de nouvelles théories ? Le mmoins qu’on puisse en retenir s’inscrit dans le sillage
d’Achille Mbembe (1999 : 103-121). Il fait
remarquer ce qui suit :
« […] une nouvelle forme d’organisation du
pouvoir, reposant sur le contrôle des principaux moyens de la contrainte (force
armée, moyens d’intimidation, empoisonnement, expropriation, tueries), naît
dans le cadre des territoires qui ne relèvent plus d’une conception
traditionnelle de l’Etat. Ils’agit de l’Etat dont les
frontières sont plus ou moins délimitées, ou en tout cas changent en fonction
des aléas militaires, et où l’exercice du droit de prélèvement, l’accaparement
des approvisionnements, les tributs, les péages de tous ordres, les loyers, les
tailles ; les dîmes et les exactions permettent de soutenir des bandes de
guerriers, un semblant d’appareil civil et de contrainte, tout en participant
aux réseaux internationaux (formels et informels) de circulation interétatique
de monnaies et des richesses (ivoire, diamants, bois, minerais,…). C’est
notamment le cas où le processus de privatisation de la souveraineté a été
combiné à la guerre et a reposé sur un enchevêtrement inédit entre les intérêts
des courtiers, traitants et négociants internationaux et ceux des ploutocrates
locaux ».
En
référence aux évolutions sociopolitiques et économiques courantes en Afrique
Centrale et des Grands Lacs, quelques observations qui soutiennent notre
hypothèse de la désétatisation, peuvent être rappelées ci-après.
Primo, bien des espaces que nous qualifions de non Etat se sont structurés
dans la crise actuelle de la RD Congo : églises de réveil et sectes, ONG,
écuries, carrières d’or, de diamant, milices, syndicats, asbl,
mouvements citoyens, mutuelles,… mus par la « nouvelle
éthique du gain facile » (Mwaka Bwenge, 2002 : 40)et au sein desquels l’idée de l’Etat
unitaire reste triomphante ; mais qui suspendent, mieux ignorent son
influence dans leur organisation ; quand bien même on peut l’y observer en
certaines choses. Ces espaces qui, en majorité, relèvent des métiers de la
transition démocratique en RD Congo, sont à prendre ici plus dans l’acception
d’état d’esprit. Et, ils sont le fait de la conjoncture socioéconomique et
politique, des effets des tensions entre l’Etat et la société, de la déréglementation
et de l’improductivité populaire des circuits formels dans un contexte de trans-nationalisation de la vie sociopolitique, économique
et culturelle. Ils fustigent les insuffisances de l’Etat classique idéalisé et
suggèrent de nouveaux systèmes de socialité, d’éthique, d’économie, de culture
et de normes en marge des systèmes formels. Ceci fait référence à ce qu’Arsène Mwaka (Ibidem, 2002 : 40) qualifie d’émergence des « enclaves politico-maffieuses ».
Secundo, l’identitaire (linguistique, nationaliste,
religieux, ethnique, …) reste omniprésent dans les rapports sociaux et
politiques au sein de la société. Les mobilisations politiques manipulent cette
fibre surtout dans le contexte de conflits armés (Willame,
1997 : 35). Nationalisme, autochtonie-allochtonie, nationaux
patriotes-étrangers envahisseurs, frères-voisins, … tels sont les couples
exclusifs instrumentalisés pour des objectifs autres que ceux déclarés. La
crise du Congo peut être décryptée sous cet angle. Bref, éviter le primat
identitaire dans les rapports sociaux et politiques.
Tertio, à l’échec de la démocratisation, ont succédé des conflits sanglants.
Expliquées jadis dans le paradigme de la guerre froide, les violences actuelles
de l’Afrique qui s’accompagnent de la rhétorique de la libération nationale et
de la démocratisation, laissent émerger des formes de régimes militaristes et
développent des mercenariats particuliers. Les violences montent dans la
production du politique et nourrissent les crises délibérément entretenues au
sein desquels s’observent l’usage des forces armées non gouvernementales et
transfrontalières à la solde des individus et non des communautés nationales.
Des cas comme les mai-mai Mazembe des Nande, les mai-mai Nduma defense
des Hunde, les APCLS des Nyanga, des Nyatura pour les Hutu, les FDLR, rebelles rwandais, les
ADF/NALU qui sont des rebelles ougandais… peuvent l’illustrer. Ces
groupes armés auraient leur origine dans des tribus sans être forcément tribalistes. Ces pratiques font
monter des militarismes qui exaltent la vertu des armes dans les
repositionnements, les revendications, les gestions quotidiennes, les chantages
politiciens, les résistances et les
activités politico-maffieuses. Cette situation impacte négativement et gravement le
vécu quotidien des congolais qui ont encore fraîches en mémoire les
conséquences de l’affaiblissement de l’Etat ayant laissé la voie libre à des
voisins prédateurs qui dictent leur loi depuis deux décennies.
C’est
l’occasion trouvée par des pécheurs en eaux troubles pour dédoubler le
Rassemblement de l’opposition et offrir le prétexte au chef de l’Etat à
chercher son Premier ministre dans le groupe qui arrange le mieux ses intérêts,
l’immixtion dans le travail de la CENI,… Ce qui fut fait et a produit les
conséquences que l’on déplore actuellement. Les conséquences de ces manœuvres
politiciennes sont nombreuses. D’abord, la désarticulation de l’économie avec
la détérioration du climat des affaires suite à la tension politique permanente
qui ne peut attirer des investisseurs sérieux au pays. Faute de nouveaux
investissements, ce sont des emplois qui ne seront jamais créés pour des
jeunes, avec l’autre risque que les quelques emplois existant ne soient
supprimés parce que de nombreux opérateurs économiques se décideraient de quitter
le pays pour fuir les affres de la tension politique permanente. Ensuite, la
monnaie nationale, dont la fragilité est connue de tous, n’a pas résisté à des
chocs qui lui ont fait perdre sa valeur à tout bout de champ. L’histoire semble
se répéter, notons qu’à la fin du règne de Mobutu, la monnaie nationale avait
atteint les profondeurs des entrailles de la terre.
En
définitive, la classe politique congolaise est malade de manque de culture de
respect des textes qui régissent l’Etat. L’élite fait profil bas et les
soi-disant éminents juristes se laissent corrompre pour préserver leurs
avantages sociaux. Et du coup, l’Accord du 31 décembre 2016 risque de devenir
un orphelin.
Références bibliographiques
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[1] Christian Mumbere Lwanzo est
Assistant en Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives de
l’Université Catholique du Graben (UCG) de Butembo.
[5] Le mot "chauvin" a
pour origine le nom de famille de Nicolas Chauvin, soldat de la Révolution française
puis de la Grande Armée de Napoléon Ier. Son enthousiasme et son patriotisme
naïf furent ridiculisés dans des pièces de théâtre, comme la comédie "La
cocarde tricolore" des frères Cogniard.
[8] Cf Loi des finances pour
l’année 2017 en RDC.
[9] Pitshou Mulamba,
« cavalier solitaire », article consulté sur le site http://www.lepotentielonline.com, consulté le 28/04/2017.
[10] L’illusion étiologique a
trait au premier réflexe du chercheur et l’attente du public qui fait que dans
une explication de la crise on a tendance à énoncer la ou les causes
originelles, à faire l’étiologie. L’illusion de l’ « histoire
naturelle » consiste en une tentation qui consiste à voir en l’histoire
l’existence de certaines régularités, l’ordonnancement séquentiel de ces
régularités s’offrant au chercheur comme principe de déchiffrement de la
réalité là où d’autres mises en ordre des faits semblent hors de portée. Elle
est à identifier dans les études comparatives dites internationales. Enfin,
l’illusion héroïque procède de l’idée que les périodes des crises politiques
s’opposent aux conjonctures routinières ou stables en ce qu’elles relève
davantage que ces dernières d’une analyse décisionnelle, analyse privilégiant
le choix et, plus généralement, l’action des individus ou des groupes. L’examen
des processus de crise politique en termes de structures est disqualifié a
priori au profit du ou des « héro(s) ». Ces a priori méthodologiques
ainsi que les hypothèses qui en ont pour fondement, restent plus aveuglantes
qu’enrichissantes dans l’explication et la compréhension des crises politiques.
Les résolutions qui s’en dégagent, passent au-dessus des contradictions et
problèmes réels.