https://doi.org/10.57988/crig-2359
Athanase
WASWANDI KAKULE NGOLIKO[1]
Résumé
La
motivation majeure de cet article est un souci structurel d’une
recherche-action, qui consiste à comprendre comment la gouvernance de la RDC
depuis son indépendance le 30 juin 1960 n’a pas encore une réflexion politique
sur la démocratie locale, traduite par une pratique administrative cohérente
des chefferies, pour consolider la base de la démocratie représentative au
niveau provincial et au niveau national. Ce débat sur la construction de l’Etat
moderne passe par la connaissance du pouvoir traditionnel que nous trouvons en
occurrence dans les symbolismes de l’investiture du Mwami chez les Yira au
Nord-Kivu en République Démocratique du Congo. Car le Développement est avant
tout un concept de changement localement visible générant la paix et la
prospérité pour tous.
The main motivation of this study is a structural concern in an
action-research to understand how the governance of the DRC since its
independence on June 30, 1960, has not yet had a political reflection on local
democracy, reflected in a coherent administrative practice of the chiefdoms, to
consolidate the basis of representative democracy at the provincial and
national levels. This debate on the construction of the modern state requires
knowledge of the building power that we find in the symbols of the investiture
of the Mwami among the Yira in North Kivu in the Democratic Republic of Congo.
Development is a local category. The chiefleardership mecahnism knowlegde is a
key for understanding development form a local perspective.
Préambule
|
L |
e sujet qui m’a été imparti par les
organisateurs de cette journée
scientifique, que je remercie grandement, s’intitule « La conception
politique traditionnelle Yira du Grand Chef Mwami
dans la dynamique de son investiture en RDC ». Mon intervention s’articule
sur trois axes : Le premier axe est une introduction, qui annonce la
position du problème et la méthode anthropologique culturelle que nous avons
utilisée pour relater notre témoignage. Le deuxième axe définit le sens de la
conception politique traditionnelle Yira à partir des principaux symboles de
l’investiture du Grand Chef Mwami lors
de son intronisation par la coutume. Le troisième axe est une piste de
recherche qui se focalise sur deux valeurs politiques fondamentales à
inculturer pour moderniser l’administration locale et la qualité de son cadre
juridique.
1.
Introduction : Position du problème et méthode anthropologique culturelle
Je commence cette
conférence d’anniversaire en me souvenant d’une question-piège qui avait
suscité un débat entre les scientifiques de l’Université Catholique du Graben
(UCG) et l’abbé Malumalu sur la place des chefs coutumiers dans l’organisation
des élections et de la construction d’un Etat-moderne congolais en 2005.
Je traduis littéralement
avant de vous dire authentiquement en kinande pour un décollage
conceptuel :
« Comment toi qui
ne comprends pas authentiquement le
voisin avec lequel tu habites, pourras-tu comprendre l’étranger qui habite au loin ? »
Autrement dit : « comment
toi qui ne comprends pas la démocratie
de ton village avec ton village et la construction d’un Etat-moderne par les
élections locales, comment pourras-tu comprendre la démocratie amplifiée par
les pays étrangers que tu ne connais-même pas ? »
Pour comprendre la
démocratie des autres (Amartya Sen, 2003), il faut d’abord comprendre la vôtre,
celle que l’histoire de nos Ancêtres vous ont léguée ; en l’occurrence,
celle de nos chefferies. Permettez-moi de le dire en luyira comme Monsieur l’abbé
Malumalu : « Iwe uthyowa oyo
muhimbire naye, ukandy’owa whuti oyulhi oko bhundi bhulambo ? Oyu lya hisi, yuka himba. No’yulhi oko ngoma
sya lyowa yo, athitha langira esyo’nzogha ngo ko syamaluma ». C’est
celui qui est assis à la hauteur de la terre, qui est seul capable de
construire la fondation de la maison; il est le seul qui connaît le secret du
toit qui sera construit à la suite de l’élévation du mur solidement bâti sur le
socle de la fondation : Quel type de toit convient-il à la fondation ?
Quel type de gouvernement Central convient-il à la fondation, c’est-à-dire aux
collectivités locales ?
Autrement dit, avant de
défendre les valeurs du Droit coutumier, il faut les connaître, les définir par
hypothèse pour ne pas tomber dans l’erreur d’un grand chef coutumier de Goma,
que je ne veux pas citer et qui est un cas d’école que Franz Crahay formulait
comme critique envers la philosophie africaine qualifiée d’inconsciente sans
concept réfléchi : ‘‘sipendi uhuru,
nina penda indépendance’’. Car, pour lui, uhuru et indépendance étaient
différents. Question de compréhension linguistique politique.
2. Le sens
de la conception politique Yira à partir des principaux symboles de
l’investiture du Grand Chef MWAMI
lors de son investiture
On attend par pouvoir la
capacité pour un individu ou un organisme d’imposer sa volonté même contre une
volonté contraire. Il peut être fondé éventuellement sur la contrainte. Il faut
entendre par pouvoir politique, l’ensemble des moyens institutionnels permettant
la conduite des affaires publiques. Les démocraties modernes sont caractérisées
par le principe de la séparation des pouvoirs : indépendance et
spécialisation des organes de pouvoirs législatif, exécutif et
judiciaire. Il existe d’autres pouvoirs : économique, idéologique ou encore
culturel -religion, élites, média, partis politiques-, etc.
Cet article, qui est une
recherche-action, s’articule sur trois questions considérant le débat entre
partisans et adversaires de l’autorité traditionnelle, soit comme une simple
spéculation intellectuelle, soit aussi comme une juxtaposition de deux pouvoirs l’un ancien et l’autre moderne, qui s’ignorent réciproquement, soit encore comme
une superposition de deux pouvoirs. Car, c’est sur le territoire des empires,
des royaumes et des principautés anciens qu’a été fondé l’Etat-Nation congolais lors de la Conférence Internationale tenue à Berlin du 15 novembre 1884 au 26
février 1885 à l’initiative d’Otto prince von Bismarck (1815-1898) en se basant
sur des traités léoniens signés avec les chefs coutumiers pour justifier
l’occupation sous forme d’escroquerie asymétrique juridique (Wesseling,
1996 : 221-225).
C’est donc un triple
questionnement qui trace le plan de notre article en trois parties.Il consiste
à savoir ce qui suit : 1) Existe-t-il une coutume qui fait autorité en
République Démocratique du Congo en cette époque dite de la
modernité ? 2) Quelle est la valeur symbolique des insignes portées
par le Grand Chef coutumier (o’Mwami)de
l’Afrique Centrale en général et, en
particulier, chez les Yira en
République Démocratique du Congo ? 3) Quelles valeurs politiques de
l’investiture traditionnelle du Grand Chef Mwami
sont-elles indispensables à retenir pour consolider le débat actuel concernant
l’amélioration de la gouvernance locale et la réforme administrative locale,
base essentielle de toute construction d’un Etat-Nation moderne ?
2.1.
Qu’est-ce que la coutume congolaise ?
Pour répondre adéquatement à cette
question essentielle de notre
recherche-action, il faut entendre par Mwami,
le Grand Chef coutumier auquel l’Etat Congolais a
confié une chefferie, l’échelon le plus bas dans l’organisation de l’espace
territorial de la République Démocratique du Congo dont les instances
hiérarchiques administratives, malgré les multiples réformes entrainant des
suppressions ou mieux des réhabilitations, sont la Présidence, le Gouvernement central, la Province, le
District, le Territoire et les Postes d’encadrement administratifs. La question
consiste à savoir : qu’est-ce qui détermine la géométrie de l’édifice
national congolais ? Quand un observateur en débat politique positif
projette de visiter un pays inconnu, il se procure un guide et commence par
repérer les régions et leurs caractères particuliers, l’emplacement des villes
importantes, les grandes lignes de communication, à l’intérieur du pays et avec
les pays voisins. Ensuite seulement, l’observateur entreprend une lecture plus
méthodique, pour se documenter en détails.
Les territoires sont subdivisés en
secteurs ou chefferies et cités. Il y a 98 cités en RDC, 476 secteurs et 261
chefferies soit 737 collectivités qui sont des unités décentralisées dotées de
la personnalité juridique. Les secteurs et les chefferies sont subdivisés en
groupements qui ont des droits des représentants dans les conseils des
collectivités : il y en a 5397 groupements reconnus en RD Congo ; au
total 6134 entités d’encadrement territorial local avec un Chef de poste qui
représente l’Etat sous le contrôle de l’Administrateur du Territoire (De Saint
Moulin et Kalombo Tshibande, 2005).
La multiplicité des messages
contradictoires sur la gestion des chefferies appelées, parfois, aussi Secteurs
génère non seulement un décalage dramatique entre le juridique moderne et la
coutume africaine, mais surtout des difficultés cognitives en faisant la sourde
oreille à la sagesse traditionnelle congolaise. L’article 124 de
l’Ordonnance-Loi n° 82-006 du 25 février 1982 (République du Zaïre, 1982 et
Agence spéciale de Presse, 1982 : 32-39) et le Decret-loi n°081 du 02
juillet 1998 (RD Congo, 1998) stipulent :
« La collectivité-chefferie
est une entité administrative décentralisée qui comprend un ensemble
généralement homogène des communautés traditionnelles organisées sur la base de
la coutume et ayant à sa tête le Chef Coutumier reconnu et investi par les
pouvoirs publics. Elle est administrée conformément aux coutumes, sous réserve
des dispositions de la présente Ordonnance-Loi, et pour autant que ces coutumes
ne soient contraires ni aux règles de droit public, ni aux dispositions
législatives ou réglementaires qui ont pour but de leur substituer d’autres
règles ».
Cette
définition n’est que la réitération du modèle colonial de la chefferie :
« Sous
réserve des dispositions particulières aux centres extra-coutumiers, les
populations indigènes peuvent être réparties en chefferies ou en secteurs. Le
Gouverneur de province arrête le nombre et la dénomination des circonscriptions
indigènes de chaque territoire. Les chefferies sont les groupements
traditionnels organisés sur la base de la coutume en circonscriptions
administratives. Le Commissaire de district fixe, conformément à la coutume,
les limites des chefferies et éventuellement de leurs subdivisions » (Strouvens et Piron,
1948 : 773).
Dans
son analyse socio-historique sur Les
Africains, John Iliffe montre comment les peuples, qui n'ont pas accepté
cette rétrogradation administrative, sont les viviers de certaines résistances
armées, qui s'étaient déroulées au début du XXe siècle telles que les révoltes
des Mau-Mau au Kenya, des Batetela au Congo, des Ndebele au Zimbabwe, des
Ashanti au Ghana, etc. Ces résistances populaires sont encore trop vives pour
rester discrètes : elles font toujours boule de neige chez d'autres peuples,
qui se sentent lésés (Iliffe, 1997 : 275-279).
Alors
que la majorité des congolais vit dans les circonscriptions rurales encadrées
essentiellement par le droit coutumier, c’est à peine que le projet de
constitution de la RD Congo de 2005, comme toutes les autres constitutions de
la RDC à la suite de la Charte Coloniale de 1908, consacre un seul article sur
l’autorité coutumière :
« L’autorité
coutumière est reconnue. Elle est dévolue conformément à la coutume locale, pour
autant que celle-ci ne soit pas contraire à la constitution, à la loi, à
l’ordre public et aux bonnes mœurs. Tout Chef Coutumier désireux d’exercer un
mandat public électif doit se soumettre à l’élection, sauf application des
dispositions de l’article 198 alinéa 3 de la présente Constitution. L’autorité
coutumière a le devoir de promouvoir l’unité et la cohésion nationale. La loi
fixe le statut des chefs coutumiers » (Assemblée Nationale de la RD
Congo, mai 2005 : 70).
L’article
198, alinéa 3, stipule que « les
ministres provinciaux sont désignés par le Gouverneur au sein ou en dehors de
l’Assemblée provinciale » (Ibidem, 2005 : 63). Dans ce cas, un
chef coutumier Mwami peut être
Ministre provincial.
La
question redoutable qui suppose une liberté d’opinion consiste à savoir
vraiment si les collectivités locales de la RD Congo sont administrées
conformément aux coutumes de leurs entités administratives. Pour vérifier
l’exactitude de cette formule de collectivité congolaise, il est indispensable
de se demander qu’est-ce que la coutume.
Dans les Religions
du Livre et religions de la Coutume, le professeur
Edmond Ortigues constate que « la
coutume est de soi religieuse car elle enveloppe le culte des origines, origine
du ciel et de
la terre, des signes et du mal, des usages et des lois, des peuples et des
lieux dits [...]. Les généalogies font
elles-mêmes partie de fondation pour la même raison qu'il ne suffitde naître
pour être un homme mais qu'il faut être reconnu par un rite d'imposition du nom
» (Ortigue,
1981 : 2). La coutume
est raison, car c’est elle qui « fournit
les raisons de vivre là, en un lieu consacré par la patine des âges et le
compagnonnage, un lieu où le temps cyclique, comme l’on dit, est le temps utile
avec ses alternances de jour et de nuit, de saisons, d’années, de siècles […].
La coutume est raison, parce que seules les raisons qui puissent être
qualifiées de religieuses sont les raisons d’être là, d’habiter quelque part,
plutôt d’être une âme errante comme les morts sans autel ou les fous sans
raison qui vont s’égarer dans la brousse. Pour vivre sur un sol déshérité, il
faut une raison divine, un héritage incorruptible » (Ibidem,
1981 : 3).
Sous
peine de tomber irrationnellement dans les
contresens et les déviations de la dialectique éclairée du XVIIIesiècle,
aucun chercheur en sciences humaines et sociales ne peut mettre ses pas dans
les limites négationnistes de Friedrich Hegel, qui avait exclu le dynamisme
égyptien de la composante philosophique, politique, historique et physique du continent africain en ces termes :
« Nous
laissons l’Afrique pour n’en plus faire mention dans la suite. Car ce n’est pas
une partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni développement,
et ce qui s’y est passé, c’est-à-dire au nord, relève du monde asiatique et
européen » (Hegel,
1945 : 93).
Il
ne s’agit pas de brandir les données ethnologiques pour montrer que cette
cécité hégélienne de la non-entrée africaine dans l’histoire est une théorie
périmée mais qu’il est indispensable d’approfondir les traditions africaines
pour comprendre la conception politique du Grand Chef Mwami dans le symbolisme Yira
de son investiture en RDC., comme le recommande, dans la Proposition 13 du
Document de Travail Instrumentum Laboris,
le Second Synode Africain sur la Justice, la Réconciliation et la Paix, qui se
tint à Rome du 4 au 25 octobre 2009 : « Que la Religion Traditionnelle Africaine et les cultures fasses
l’objet d’études scientifiques approfondies, sanctionnées par des diplômes dans
les Universités Pontificales à Rome ».
C’est
une question de dignité, de reconnaissance du patrimoine culturel et
historique ; tout comme de pragmatisme dans la recherche-action que de
combattre l’idée fort répandue durant un siècle selon laquelle les Africains
étaient incapables d’abstraction : les anthropologues viennent d’affirmer
que la coutume, les rites, les intronisateurs, les symbolismes royaux (O’bhwamikenge) indiquant les degrés du
pouvoir et de la puissance des chefs coutumiers, les mythes sont de hautes
abstractions au même titre que les épistémologies dites réflexives
occidentales. Il est donc devenu commun mais nécessaire de rappeler le fait que
la naissance de la rationalité est contemporaine de l’apparition de l’homme
moderne (l’homo sapiens). C’est dans
ce contexte délétère que Cheikh Anta Diop (1923-1986) a eu l’idée courageuse de
traduire en wolof un résumé de la théorie de la relativité d’Albert Einstein
(1879-1955) ; il y a peu de chance que le résultat soit probant au
Sénégal, mais l’objectif était de provoquer un électrochoc dans les esprits des
intellectuels au service de la colonie (Cheik Anta Diop, 1979).
Il
ne s’agit plus de se battre contre le passé culturel et celui anthropologique
africain en l’accusant faussement d’inconscient, comme l’ont fait Franz Crahay,
Marcien Towa (1971) et Paulin Jidenu Hountondji (1976) qui, à l’instar du
prélogisme de Lucien Levy-Bruhl (1857-1939), ont déclassé la philosophie
africaine en la définissant inadéquatement comme une ethnophilosophie ;
c’est-à-dire, une entreprise philosophique menée collectivement et
inconsciemment par le peuple africain et ses écrivains. Par-delà les erreurs
pédagogiques de cette définition défectueuse d’ethnophilosophie, qui ont inhibé
plusieurs générations de chercheurs africains refusant de s’investir dans la
critique positive de leur société, sans doute pour flatter les experts
postcoloniaux en aide au développement en prônant un
« néo-assimilationnisme culturel », c’est-à-dire l’obligation, pour
les africains de recourir nécessairement à la science et à la philosophie
occidentales pour faire quelque chose de valable ; il est question de
rappeler simplement que les africains par
leur symbolisme comme par leur langage ont toujours
réfléchi concernant leur destinée
commune et leur vie quotidienne. Pour dépasser
les arguments biaisés de Franz
Crahay et de ses disciples, il est indispensable
de se rappeler l es apports
incontournables de Sigmund Freud (1856-1939), selon lesquels
l’inconscient -a’kabhurathi-, qui est une résistance tapissée d’image raisonnée,
refoulée individuellement ou collectivement, constitue déjà une hypothèse
philosophique au sens d’énoncé raisonnable concernant un événement (Freud,
1975 : 24).
A ce propos, Marcel Mauss (1872-1950), critiquant
l’européocentrisme caractérisant son époque, avance que les faits recueillis
par l’ethnographie ont une valeur sociologique générale moderne (Mauss, 1974).
Dans cet article sur le symbolisme de l’investiture royal, je mettrais entre
parenthèses ou en italiques les termes en langues africaines pour faciliter un
décollage conceptuel permettant d’engager un débat public de dialogue capable
de décrire et d’appréhender le contexte interculturel politique avec une distance
critique dans un respect mutuel ; d’autant plus que, dans la culture
africaine comme dans toutes les langues, une parole appelle une autre pour
s’expliquer et se comprendre selon le proverbe Yira« la parole s’explique par une autre » -e’tshinywa ni nyamwenda- ;
c’est-à-dire, la parole de vérité trouve son origine dans une autre de
sincérité. Les proverbes s’avèrent être des axiomes juridiques qui éclairent
l’exégèse des observateurs s’investissant dans la connaissance des peuples à
civilisation orale. En l’occurrence, ils rappellent au Chef coutumier ses
missions d’être ponctuel -o’mughuluni-
dans la défense de son peuple et la promotion de la prospérité pour tous. Ce
sont des matériaux didactiques et des outils d’éducation publique. La parole
d’unité dite en assemblée ou en équipe arrive plus vite au cœur de chacun qu’un
coup de tambour au lointain. D’où l’importance de la régularité des réunions,
des rencontres et des conseils, qui sont de lieu de partage et de pertinence de
hautes réflexions.
Il
convient de rappeler que la terminologie, en tant que science des termes
techniques, est une discipline scientifique nouvelle, qui permet de développer
dans une langue donnée une construction épistémologique ; c’est-à-dire, un
vocabulaire spécialisé scientifique et technique ; spécialement, dans les
langues des pays en développement en cette époque de mondialisation économique
et d’accélération de l’histoire par la techno-science. Elle permet à cette
société de trouver le mot juste pour exprimer chaque concept nouveau en puisant
ses ressources linguistiques dans sa propre culture et selon sa propre
perception du réel. Elle place donc au centre de sa démarche la personne
humaine en tant qu’individu et membre de la communauté. Il faut donc analyser les conditions
historiques, sociales et psychologiques nécessaires à l’appropriation du savoir
par la personne humaine (Tourneux, 2008 : 117-118).
Pour avoir une lueur sur la
compréhension de la coutume congolaise, devant la rareté des documents écrits
sur les traditions congolaises, il convient de recourir aux données de
l’approche ethnologique que livre une enquête de terrain comme le révèlent les travaux des
anthropologues qui ont étudié les peuples de civilisation orale où les mythes
et les rites de passage jouent un grand rôle dans leurs conceptions du monde.
L’entreprise gigantesque des Mythologiques
en quatre volumes paru entre 1964-1970 que Claude Levy- Strauss a consacrée
à l’étude des mythes des Indiens des deux Amériques, relate des textes et
récits mythiques, ces histoires qui semblent gratuites, et qui pourtant se
ressemblent d’un bout à l’autre de la planète. Celles-ci sont prises tellement
au sérieux par les sociétés les plus diverses : « Le mythe donne à penser » (Levy-Strauss, 1971 : 803). C'est un langage imagé du présent qui évoque
le passé pour énoncer le futur. Le mythe comme la célébration d'une mémoire
n’est pas fait pour rester dans le passé mais pour construire un avenir
meilleur en s'investissant dans le présent.
La coutume joue toujours un grand
rôle dans l’organisation territoriale de la RD Congo. Mais, jusqu’aujourd’hui,
les archéologues et les ethnologues n’ont pas encore trouvé l’origine du
pouvoir royal Bhwami et sa généralisation dans toute la région des
Grands Lacs africains. Les premiers explorateurs et missionnaires qui furent
surpris par l’organisation de ces Etats (Beattie, 1971) de l’Afrique Centrale
avec leurs peuplements complexes tentèrent d’expliquer ce phénomène comme celui
des catégories sociales par l’irruption de conquérants étrangers. Ce fut le cas
dans le Nord-Kivu ou l’Ituri dans la Province Orientale car toute la terre
était déjà quadrillée par la tradition des chefs de terre Bhakama - Bhasotshi.
Mais les mythes locaux
racontent que leur royauté est une œuvre divine, cosmogonique (Nicolet,
1972 : 165-227). Le mythe du grand Tambour commence par l’histoire du
couple et de la famille humaine. Il raconte que : “Là-haut, sur la colline
de la création, plus haut que les nuages du Rwenzori, Dieu Nyamuhanga le Créateur donna à chaque créature une mission. La
vache Ende portait entre ses cornes
un grand Tambour Risingi. Dieu Nyamuhanga y avait placé deux êtres
humains : Kisi le Grand Soleil
et Nyabhandu, la mère des hommes.
Chacun était assis sur sa chaise royale e’ndeve
et y respirait le parfum d’encens o’bhukwa ;
pour voir l’autre dans cette obscurité Dieu Nyamuhanga avait donné à Kisi et à Nyabhandu une
conscience o’bhulhengekania et des
cheveux bio-efflorescents qui brillaient comme la luciole (e’ngununu). Ce grand Tambour était le pays de la grande paix O’bhuthekane.
Un jour, la vache voulut se soulager. Elle regarda en bas et fit tomber le
grand Tambour. Elle courut vers Dieu Nyamuhanga
pour se faire pardonner d’avoir perdu sa charge royale. Dieu Nyamuhanga l’envoya se réconcilier avec ceux qui étaient assis
dans le grand Tambour qui devint une
pirogue en s’écrasant sur le lac Mutsyamiria
(le lac Edouard aujourd’hui). Pendant que le grand Tambour descendait à pique, Kisi le Grand Soleil bouscula Nyabhandu la mère des hommes. Celle-ci
émit la première parole des hommes qui est une interrogation : « que
fais-tu Ukayira uthi ? »
D’où l’éthnonyme Yira donné aux Nande pour désigner le peuple de ceux
qui sont nés après la première parole de nos Ancêtres Nyabhandu et Kisi. Le
village qu’ils ont fondé s’appelle bhuhikira,
le lieu où ils ont atterri ; l’enfant qui y est né, s’appelle Mukira l’ancêtre du clan Bakira ; ils eurent beaucoup
d’enfants, qui sont les Ancêtres fondateurs de tout le clan YIRA avec toutes ses ramifications”.
Quand notre Ancêtre Kisi mourut,
notre Aieule Nyabhandu coupa ses
longs cheveux qu’elle fit couler très tôt matin dans le Lac Mutsyamiria par groupe des
pleureurs et des pleureuses a’bhalhiri qui
la soutenaient durant son deuil. En mémoire
de son mari qui restait florissant dans son cœur, comme la cruche porte
fidèlement de l’eau pour le bain, elle planta un grand ficus (o’mutshimba) sur sa tombe A’Mahero
où poussent toutes les plantes
médicinales pour guérir les maladies (Morris, 1953 : 78-88) et où les
chefs de terre a’bhakama sacrifient une vache e’nde
chaque sept ans. Elle mourut de chagrin neuf mois après le décès de son mari. Leurs
enfants et leurs descendants réitèrent le rite du rasage après un bain matinal
au bord d’une rivière pour lever le deuil de leur mère et de leur grand-mère.
C’est la raison pour laquelle les rites de funérailles obligatoires pour la
famille du défunt s’appelle a’masinduka,
concept qui veut dire littéralement « se laver très tôt le matin pour
raser toute la tête en souvenir du défunt ». En effet, la coutume Yira stipule que le groupe des pleureurs
et des pleureuses n’est jamais obligé de raser complètement la tête comme les
membres de la famille éprouvée.
La sagesse africaine scrutant le
mythe de l'origine du premier homme Kisi et de la première femme Nyabhandu laisse à penser que la famille constitue la cellule de base de la communauté humaine a’bhandu.
Son r écit et son visage, comme sa
taille mythique, peuvent changer, mais c'est en famille que chaque individu
découvre qu'il a une place unique au monde, et qu'il est un être sacré, une
histoire sacrée partagée avec les autres hommes dans la société. Les multiples
facettes de la famille connues dans le monde et les épreuves qui la mettent
souvent en question, ne sont pas à confondre avec la critique de la religion.
Elles sont un appel à considérer la responsabilité de tout un chacun pour la
qualité de vie à mener dans la formation du couple, de la famille et de l’ordre
publique. La raison tout comme la liberté est le propre de l’homme. La position
à égale distance dans le tambour mythique Risingide l'ancêtre Kisi
et de l'aïeule Nyabhandu commande le respect absolu et un traitement
équitable pour toute personne humaine o’mundu, homme o’mulume et femme o’mukali. Le tambour e’ngoma veut dire que l'autorité est
une structure partagée ensemble par les membres de la communauté pour
assurer la dignité humaine o’bhusike,
qui est une valeur infinie rythmée par toute la société et ses coutumes. Il va
de soi que pour ceux qui s’appuient sur de
tels mythes, le clan ne peut qu’apparaître comme un lignage maximal. Au-delà de
quelques dérives qui peuvent éprouver certains couples, la protection de la
communauté familiale constitue une condition indispensable pour le bien-être de
toute personne humaine comme de toute société. Ce mythe est un parcours
initiatique sur la nature humaine où les conditions environnementales jouent un
grand rôle politique tout en montrant que les êtres humains sont différents du
monde et des objets qui les entourent.
C'est aussi dans ce sens initiatique qu'il est indispensable
de comprendre le mythe cosmogonique du Ruwenzori,
la plus haute montagne de la RD Congo. La tradition Yira rapporte qu'un jour sur la colline de la création, le Dieu
Créateur O’Muhangitshi (Kataliko,
1962)[2]
exauça la prière des Nande qui étaient menacés par une famine due à une
sécheresse très incendiaire. Il convoqua toutes les divinités célestes Bhalhimu qui se trouvent dans le monde pour le
protéger. Il leur ordonna de transporter la montagne Ruwenzori pour aller la planter
au milieu du pays des Nande qui manquaient terriblement d’eau. Hangi l’Esprit de la providence et de la
chance était au premier rang suivi de Mbolu
la protectrice de la jeunesse féminine
et Lusenge le protecteur de la
jeunesse masculine. L’Esprit Kapipi le
Maître de la forêt et de l’initiation à la sagesse, était au dernier rang
entouré de sa meute de soixante-dix-sept chiens sacrés de la chasse. Le convoi
comprenait aussi toutes les déesses chargées des présents à offrir en cadeaux à Dieu Nyamuhanga l'Etre Suprême dès leur arrivée au pays des Nande. Comme
la Providence Hangi marchait très
vite, l’Esprit Muhima le Grand Devin
céleste, prétendit qu’il transportait seul la montagne Ruwenzori. Les autres divinités se fâchèrent et lâchèrent la montagne Ruwenzori pour
faire comprendre au Grand Devin Muhima
que seul, il était dans l’incapacité d’accomplir cette lourde tâche de
transporter une montagne. Pour calmer leur colère, l'Esprit de la
Providence Hangi fit tomber la pluie
sur tout le pays où sévissait la sécheresse. Il réconcilia tous les membres du
cortège en les invitant au dialogue où la prise de parole fut donnée à chacun par
l'Esprit Mulhekyale Pacificateur, joyeux d'avoir été rafraîchi par la douche céleste. Quand vint le tour des
animaux de parler, le plus petit des chiens de la dernière meute de la divinité
Kapipi adressa cette parole célèbre
au Grand Devin Muhima : "
il faut savoir compter sur les autres ". C’est pourquoi le massif du
Ruwenzori est toujours là où les dieux
l’avaient abandonné. Il n’a plus bougé, il continue à y faire couler l’eau
fraîche de la Providence Hangi. C'est
la raison pour laquelle tous les rites de réconciliation entre les clans
commencent par les gestes d'aspersion aux épaules et d'ablution aux pieds et la
main avec de l'eau puisée au glacier du Ruwenzori ou Tsithwa –tsya- Nzururu qui veut dire la grande colline aux neiges
éternelles en langue locale le kinande.
Le Ruwenzori a toujours nourri l'imaginaire local fasciné par la nature
spéciale de cette montagne imposante à première vue pour les peuples qui vivent
sur ses contreforts. On ne peut donc définir le rite qu’après avoir défini la croyance
et ses mythes.
Toutes les
croyances religieuses connues, qu’elles soient simples ou complexes, présentent
un même caractère commun : elles supposent une classification des choses,
réelles ou idéales, que se représentent les hommes, en deux classes, en deux genres
opposés, désignés généralement par deux termes distincts que traduisent assez
bien les mots de profane et de sacré. La division du monde en deux domaines
comprenant l’un, tout ce qui est sacré, l’autre, tout ce
qui est profane : tel est le trait distinctif de la pensée religieuse. (Durkheim, 1998 : 50-51).
2.2. La signification
des insignes du Grand-Chef Mwami lors
de son investiture chez les Yira
Il s’agit de procéder à
une enquête sur le sens des rites a’matshynga ;
ainsi que sur la valeur symbolique des insignes portés par le Grand Chef
coutumier 0’mwami lors de son investiture.
2.2.1
Pourquoi les rites d’intronisation du Grand Chef Mwami sont-ils une coutume
très significative ?
Le règne de
l’ancien Chef coutumier prend normalement fin par la mort qui ouvre la
procédure de l’accession de l’élu nouveau Grand-chef coutumier Mwami au trône de l’autorité
traditionnelle. Lorsqu'il est frappé d'une incapacité
physique ou mentale de gouverner, il peut décider de renoncer au trône par démission,
étant donné qu'il est juge suprême dans sa communauté, ainsi est-il difficile
qu'il soit lui-même jugé. Mais il est également admis qu'il
fasse l'objet d'une déchéance : ce qui est très rare - en cas de faute grave. Dans ce cas,
seul le conseil de famille ou le Conseil des Notables, présidé
entièrement en l'occurrence chez les Nande par le Kyavise, l'opposant officiel du roi, est habilité à prendre
la décision de sa déchéance. A travers l'histoire des Chefs coutumiers de la RD
Congo, il y a lieu de signaler que la plupart du temps, le Chef ne faisait pas
l'objet de destitution, mais tout simplement d'élimination (Cornevin, 1966).
La coutume, qu’elle soit
matriarcale ou patriarcale, prévoit deux modes d’accession au trône, à savoir
le mode héréditaire et le mode rotatif. Le mode héréditaire consacre la
succession verticale, c'est-à-dire du père au fils ou à défaut au frère dans le
système patriarcal (les luba, etc.) et, du père au neveu ou à défaut, au frère,
dans le système matriarcal (les bakongo, les bemba, les bayaka, etc.). Il en
est autrement pour le mode rotatif qui prévoit une succession horizontale du pouvoir : le
chef est désigné par rotation, entre deux ou plusieurs clans sur base d'une convention conclue entre les
communautés intéressées. Il sied de signaler le rôle important que joue le
Conseil de famille régnante dans certaines tribus en matière d’accession au
trône. Il lui est conféré la lourde tâche de statuer sur la désignation du
successeur, en vue d’approuver ou de rejeter le choix de la coutume.
Certaines
coutumes reconnaissent la dévolution de l’autorité coutumière à la femme. C’est
le cas de Mme Jeanne Machozi Ulimwengu qui a été intronisée Chef de la
chefferie Bangengele dans le territoire de Kailo dans la Province du Maniema
depuis le 10 février 2009. Il en a été de même pour Mme Mateso Kaseke
intronisée Chef de la Chefferie de Kayabala dans le territoire de Moba dans la
Province du Katanga. Quant à Mme Niongo Makaya Marie Fatouma, présidente du
comité territoriale de l’Alliance Nationale des Autorités Traditionnelles du
Congo (ANATC), elle est actuellement chef du groupement Kangu dans le
territoire de Lukula dans la Province du Bas-Congo. Etant
donné que les rites et les mythes constituent un réservoir de sens et de
signification, il vaut la peine de chercher à comprendre les fonctions et le
sens des rites de l’intronisation chez les Nande.
Quelle est la valeur symbolique des insignes portés par le Grand Chef coutumier
O’Mwami de l’Afrique Centrale en général, et en particulier chez les Yira en République Démocratique du
Congo ?
L’investiture
du Grand Chef Mwami
A la suite
d'Emile Durkheim et de Marcel Mauss, selon qui une religion n'est pas un abrutissement
mais une certaine intelligence collective de la réalité (Mauss, 1968), Erving Goffman (1974 : 48. 73) avance que « le rituel est un acte formel et
conventionnalisé par lequel un individu manifeste son respect et sa considération envers un objet de
valeur absolue, à cet objet ou à son représentant
».Les faits religieux comme tous les
faits sociaux sont définis par la contrainte extérieure qui s'impose à la conscience de l'individu. Selon la formule
célèbre d'Emile Durkheim (1998 :
50), la religion est un fait social, elle peut être définie comme un ensemble
de croyances et de rites portant sur
des objets sacrés.
Cette définition opérationnelle
pour comprendre le rituel d’intronisation du Grand Chef Mwami suppose une distinction entre la théorie et la pratique, ou
entre les représentations et les actions « les phénomènes religieux se rangent
tout naturellement en deux catégories fondamentales : les croyances et les rites. Les premières sont des
états de l'opinion, elles consistent en représentations ; les secondes sont des modes d'actions déterminés. Entre ces deux classes de fait il y a
toute la différence qui sépare la pensée du mouvement. Les rites ne
peuvent être définis et distingués des autres pratiques humaines, notamment des
pratiques morales, que par la nature spéciale de leur objet. Une règle morale,
en effet, nous prescrit, tout comme un rite, des manières d’agir mais qui
s’adressent à des objets d’un genre différent» (Ibidem, 1998 : 50-51).
Ce
texte célèbre d’Emile Durkheim permet de définir le sacré sans recourir à la
notion de divinité qui est du domaine important de la théologie ; c’est
tout simplement ce qui distingue du profane, cette distinction étant le minimum
nécessaire à la pensée pour établir une première classification dans la nature,
et s'affirmer ainsi comme pensée entièrement et pleinement sociale.
La
division du monde en deux domaines comprennent, l'un tout ce qui est sacré,
l'autre tout ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensée
religieuse » (Ibidem, 1998 : 51-52). Ainsi, pour Durkheim, les totems, «
ce sont des choses sociales » (Levy-Strauss, 1971 : 596-603).
Avec
la notion de rite de passage, Arnold Van Gennep (1992) a nommé, voire décrit,
un phénomène social de grande importance chez beaucoup de peuples africains en
explicitant systématiquement les phases du rituel comme acte
d’institutionnalisation. Dans son article Les
Rites comme actes d’institutions, Pierre Bourdieu (1982 : 58-59) va
plus loin en dégageant la fonction et la signification sociales du rituel. Il
déchiffre la société à partir d’elle-même et des constantes de ces évolutions
et démontre que les rites occupent une place primordiale voire dominante.
« Parler
de rite d’institutions, c’est indiquer que tout rite tend à consacrer ou
légitimer de manière licite et extraordinaire, l’ordre social et l’ordre mental
qu’il s’agit de sauvegarder à tout prix » (Jaumim, 1949 : 1-39).
Les mythes comme les rites sont des
perspectives de raisonnement et d’institutionnalisation qu’une société se donne
pour que chaque membre assume personnellement son présent dans la dignité et
s’élance dans l’avenir avec confiance enracinée dans les acquis du passé. Un
mythe est à la fois une histoire et une culture à découvrir. Le récit est
toujours un continuum rappelant les valeurs sociales. Toute culture légitime
donc un ordre des choses et des gens, et par là prend corps en des institutions
et des stratégies d’action.
Pour relater la valeur symbolique
des insignes portés par le Grand Chef coutumier O’Mwami de l’Afrique Centrale en général, et en particulier chez
les Yira en RD Congo, je me suis
servi des travaux d’anthropologues, qui ont rapporté avec un style concis dans
les rencontres internationales les rites d’intronisation et de dévolution de
pouvoir chez les Nande ; tout
particulièrement, les travaux de René de Batty en 1951, du futur
Archevêque de Bukavu Mgr Charles Kambale
Mbogha en 1975 et d’Ignace Mutima en 2007. Leurs descriptions détaillées m’ont
dispensé de les ré-décrire encore dans le cadre restreint d’un article comme
celui-ci. C’est la raison pour laquelle je concentre mon débat social sur la
conception politique traditionnelle Yira du grand Chef Mwami en me focalisant sur la dynamique symbolique de son
investiture en RD Congo.
Pour
définir leurs régimes, les Ancêtres yira ont consigné leur organisation
sociopolitique dans les rites de la dévolution du pouvoir avec leurs symboles et leurs mythes dont le plus
connu est le couronnement du roi Mwami
réitérant le mythe du premier couple Kisi et
Nyabhandu selon l’axiome
juridique : « O’bhwami
bhuthondire ndeke ngoko bhwasa na Kisi na Nybhandu, ni bhwiranda no mukene »,
pour dire que le pouvoir qui est bien organisé selon la volonté modèle de nos Ancêtres Kisi et Nyabhandu est
une liberté universelle, une fraternité cosmique et une prospérité pour tous.
2.2.1.1 Une fraternité universelle
La coutume est un élément social
qui consolide et justifie l’habitus juridique d’un peuple. Chaque clan Yira vient légitimer le nouveau régime
en rappelant au roi Mwami sa part
historique de communion avec la terre des ancêtres montrant ainsi qu’il
constitue aussi le Font Pionner A’bhakondi
du pays avec tout ce qui s’y trouve en nature et en hommes. Il a une responsabilité et un rôle o’bhusindi : il s’agit des
figures de comportement comme le dirait Friedrich Nietzsche (1844-1900) à
remplir comme des intronisateurs Bhasingya.
Spécialistes
en rites de couronnement, les Bathangi rassemblent tous les chefs de clans. Les
Basingya arrivent. Ils apportent le tambour royal ; « ritingu/Risingi », qui contient une partie de la
mâchoire qui sera ajoutée à celle du Mwami prédécesseur de celui qui va être
couronné ;
Les
Baswagha apportent le « mbitha »
la couronne, le diadème « e’thetha » et le mettent sur la tête du
chef ;
Les
Bamate ou les diplomates Yira sont chargés d’annoncer la prospérité de la
chefferie. Ils apportent les boucliers « ngabho »
et les lances « a’mathumo » ;
c'est-à-dire « o’mwami wa bhalume yo
maka we kihugho » : le roi est la force d’un pays quand il est
uni avec ses gouvernés ».
Les
« Bashukya ou bhasukalhi »
annoncent la défense et l’intégrité de
la chefferie apportent un bouclier spécial « E’ngabho
yo bhupa »
Les
Banyisanza sont le modélistes Yira. Ils apportent les tissus en raphia, « e’shombeku »
Les
Basongora sont les spécialistes de la cuisine Yira. Ils apportent du sel, « o’munyu n’ekiuntura », extrait de la saline
Tshihu de Katwe
Les
Bahimba sont de spécialistes en construction. Ils apportent la queue du buffle « e’kiyonga », symbole du
sacerdoce pour bénir la chefferie, le pays et les foyers comme leurs maisons
Les
Bahambo sont les grands spécialistes onologues Yira et spécialistes de la bière
Yira. Ils apportent la cuve de bière le ‘Mulingo’,
ou ‘‘Muhye’’ ou ‘Mukenzi’, qui est le récipient de fermentation servant à la
fabrication de la bière des bananes.
Les
Bhamoro ou les Bhamolo appelés aussi Bhanyamusithu sont les Yira de la Forêt
Majestueuse, constitués en divers sous-clans de Bhapiri,
Bhambuthe, Bhambubha, Bhapakombe, et de Bhambalume appelés aussi Bhatalinge.
Ils rappellent au nouveau roi Mwami qu’il n’y a pas de terre vacante et que toute cette grande forêt
n’est constituée que des
hommes, o’musithu ni bhandu bhasa bhasa,
avec lesquels il doit être à l’écoute d’alliance (e’tshihango). Ils apportent
le « ngula » vêtement
en couleur rouge, et le « kwepe »,
peau de l’okapi, symbolisant la paix. Le Mwami est vêtu de ces vêtements
royaux, une peau de léopard, une écorce d’arbre « mulhumba » et « une peau de la civette « lhusimba », un chainon de
perle « bhihubhi », et de
deux dents de léopard « ameno we
soro ».
Les
Bhahira sont les spécialistes en créations de feu « o’bhusingo ». Ils
apportent le feu « o’muliro » et les « bighona », les
greniers des nourritures. Le feu restera toujours allumé dans la véranda par le
chef, tout les jours pour approvisionne les villageois.
Les
Bahambera sont de spécialistes devins, les bhalaghulhi, maitres de prospective
de l’avenir dits aussi « bhakumbulhe », les révélateurs. Ils
apportent le bâton de commandement du « Mwami »
« O’mutso w’omuhangami » et le bracelet royal en cuivre appelé « mulhinga ». (Kakule
Kahasanyo, 2000 : 42. 60.88).
Les
Bakira ou Bhatshira sont les
spécialistes dans les terrassements et les semences « mbutho ». Ils sont les experts gestionnaires, agronomes
et géomètres « tshibhatsanga »
de la terre « mighende ».
Ils apportent la chaise du « Mwami », « luvethe/E’ndebhe », en vue d’assoir le chef dans son
règne pour que les citoyens habitent le pays dans la paix « ibhikala ndeke ».
Pour
clôturer, les gouvernés «
basotshi », qui forment chez les Yira le front pionnier « a’bhakondi », de la terre apportent
les cadeaux au nouveau Chef intronisé : des chèvres «e ‘shombene », des mutons « e’shombulhi », des vaches « e’shosembena nde » ,
c'est-à-dire « les taureaux et les génisses », des poules
« e’shongoko » et autant
des nourritures « e’Bhyalya »
et des boissons « o’Bhwasoma »
ou « o’Bhwabhu »
Le chef est
entouré de tous les Chefs hôtes d’autres clans Yira et Conseillers du Mwami,
souvent le grand frère du « mwami » et « Isemwami » (= père du chef au trône). Le Chef de guerre,
« mbangi », assure la
sécurité avec les gardes du corps appelé « bhathabhalhi ».
Ainsi, la fête commence et les danseurs commencent à jouer le xylophone « e’ntara », chantent et se
trémoussent avec la danse appelé « e’righombalyo
mwami », c’est à dire l’investiture du chef.
2.2.1.2.Le couronnement
du chef coutumier
Le
couronnement du chef coutumier est un long processus de rites et d’épreuves,
qui se célèbrent par étape durant plusieurs mois, en l’occurrence chez les Swagha, Tangi et Kira du Nord-Kivu
durant neuf mois comme pour une nouvelle naissance. Du
point de vue liturgique, il débute dans un cadre privé et se conclut
publiquement par l’investiture et l’intronisation du chef. Il rassemble une
soixantaine de couronnants dont l’intervention marque chaque fois une part de
dévolution du pouvoir. Le terme Eri’singa veut dire le rituel du
couronnement du Chef coutumier. Il comprend les phases préparatoires Eri’thandika
qui ont permis à mon enquête chez les Swagha
à Lukanga d’énoncer quelques principes généraux régissant le pouvoir, la
succession et l’accès à la terre en secteur coutumier, après l’approbation des
sages de la Chefferie de Baswagha.
Primo, le successeur du Chef Mwami
est le fils de la Reine intronisée Mumbo, conçu lors de l’intronisation
du Roi Mwami. Lorsque la Mumbo
n’a pas eu d’enfants, le successeur du Chef Mwami est choisi parmi les
fils des autres épouses du Chef Mwami, après le conseil des Gardiens de
la coutume.
Secundo, si la Reine Mumbo
et les autres épouses du Chef Mwami n’ont pas engendré de fils, le
successeur du Chef Mwami est choisi parmi ses frères ou parmi les
enfants de ses frères, après le conseil des Gardiens de la coutume.
Tertio, nul ne peut être Chef Mwami
en dehors des principes définis aux articles susmentionnés (1° et 2°). Par
son intronisation, il veille sur l'intégrité de la terre de ses Ancêtres E’tsihugho tso bhosokulu. La terre
coutumière des Baswagha est une propriété collective des Chefs de
village a’bhakama et de leurs notables Bhasoki. En principe,
selon les pratiques coutumières et les usages traditionnels, la terre est inaliénable.
La terre mise en valeur, c'est-à-dire celle qui est habitée ou celle que la
population exploite est inaliénable. En cas de lotissement ou d’aliénation d’un
terrain coutumier, les droits des Bhakama, des Bhasoki et de
l’Etat doivent être garantis. Selon la coutume des Baswagha, aucune aliénation
de la terre ne peut être forcée. Le contrat d’amodiation de terre est à durée
indéterminée. Il subsiste tant que chacune des parties s’acquitte de ses
obligations. Les rapports créés par le contrat d’amodiation de terre restent
comme tels de génération à génération. Ils s’interprètent dans l’esprit et dans
la situation initiale des Ancêtres, A’bhosokulu
Bhakondi.
Quarto, un Chef Mwami
n’est coutumièrement intronisé que lorsque la Reine Mumbo de la royauté Bhwami
précédant ainsi que tous les officiers préposés aux rites d’intronisation a’bhamatsinga
ayant été bénéficiaires de l’intronisation du Bhwami précédant sont tous
décédés. La femme non mariée a les mêmes droits et devoirs que l’homme sur la
terre qu’elle a acquise par le contrat d’amodiation. La coutume des Nande la
considère comme une Mumbo, future
reine, épouse du roi.
Quinto, le pouvoir est exercé
par un triumvirat (Lohisse, 1974 :
24) constitué de trois fils de la
famille du Chef Mwami. Le fils de la première femme du Chef Mwami devient le Chef
spirituel Ise-Mwami, qui a dans ses compétences la gestion de la terre.
Le deuxième fils de cette même première femme devient le Chef social et politique Mwami.
Le troisième fils de la première devient le Chef militaire E’ngabhwe,
celui qui tient le bouclier au premier rang E’ngundu. Il sacrifie annuellement
aux divinités Mathumo et Mulhekya le pacificateur pour que la
guerre ne se déclenche dans le royaume. Son rôle a disparu aujourd’hui, il
était déjà effacé autrefois, sauf en cas de guerre où il mobilisait tous les
jeunes gens.
A ce propos de la démocratie africaine locale, il
convient de se rappeler ce mythe de la première parole en dialogue que relate le mythe
yira
du Grand Tambour Eri’singa. Il est un symbole de
rapprochement des peuples, il veut dire aujourd’hui qu’on ne peut pas faire
quelque chose en société sans l’avis de son entourage et que la démocratie
consiste aussi à rendre visible le monde par la connaissance et la
communication de savoir-faire, qui sont un bien sociale à partager ensemble. Ce
mythe du grand Tambour symbolise aussi la mémoire qui est en tout homme de « répondre
à la question géo-historique essentielle pour se construire à savoir d’où
viens-je ? Où suis-je ? Et quelle direction dois-je prendre ?
Que dois-je faire de bon dans le pays où j’habite ? »
2.2.2. La valeur symbolique des
insignes portés par le Grand Chef coutumier 0’mwami lors de son investiture
Il
est évident que le rituel du couronnement est solennisé par la représentation
de tous ces symbolismes royaux, O’bhwamikenge.
Il est édifiant pour deux raisons : il met en mouvement tout un ensemble
d’officiants royaux, et relate toute une conception du monde que les Nande ont
condensé dans les significations mythiques combien structurant de ce rituel. La
question consiste à savoir quel type de roi et de royauté bhwami
transparaît de ce cérémonial. Comment les Africains perçoivent-ils
traditionnellement leur chef ? En parlant des divers rôles du roi sacré mwami, et en récapitulant les moments
forts de l’intronisation, il ressort que les Nande ont une vision religieuse du
chef, qui légitime ses fonctions coutumières. Il convient de signaler que le
groupe sacerdotal royal auquel le chef délègue ses fonctions, fait partie du
protocole rituel de l'investiture du roi. En effet, le chef intronisé mwami vit retiré dans son domaine kyato entouré d’une bananeraie et de
villages de garde appelés ryalo. Il
ne traite avec ses sujets que par des émissaires, qui parcourent le pays non
seulement au nom du roi mwami et de ses Ancêtres fondateurs du royaume,
mais aussi affublés du nom de chef tsongo-mwami. Le vrai roi mwami
ne se déplace que très rarement: c'est surtout pour des palabres importantes.
La question reste ouverte, celle de savoir si cette représentation
traditionnelle du chef est une théocratie.
Le
sacre du chef commence et finit dans une atmosphère religieuse, depuis les
démarches relevant du choix du chef, jusqu’à l’exercice effectif de ses fonctions royales : qui sont
religieuse, administrative, politique. Le pouvoir du chef est sacré. Le chef
intronisé mwami reçoit son
approbation, sa consécration et son pouvoir de Dieu lui-même, des Ancêtres
royaux et de tous les vivants de la terre, c’est-à-dire de son peuple
O’Mwami ni Bhalume : c’est le sens de tous ces sacrifices, des
prestations de serment devant le peuple et les dignitaires, de l’initiation et
de tous les insignes de la royauté que le chef défunt laisse à son
successeur : « couronne, bracelets, colliers, chaise, lance,
trône, tambour, bouc et chiens à grelot, surtout la mâchoire qu’on retire de
son cadavre putréfié. L’esprit du chef, l’esprit de la royauté ou du pays
continue à résider dans ces reliques. En tout cas, sans elles, il n’y a ni
transmission de pouvoir ni succession légitime au point de vue indigène »
(Celis, 1932 : 16).
Il
est évident que le roi Mwami est considéré comme un être exceptionnel.
Cette conception influe sur la transmission du pouvoir. Elle justifie tous ces
rituels avec leurs symbolismes. A cet effet, le roi Mwami incarne la
vie. L'exception royale est traduite en fait par la sacralité du pouvoir. La
question qui reste ouverte est celle de savoir comment justifier cette
exception royale. D'où vient le pouvoir du peuple? Est-ce de Dieu? S'agit-il
d'un simple mythe ? Faut-il admettre que ce qui fait la sacralité du
pouvoir en Afrique, ce n'est pas son origine divine, mais son origine mythique
et ancestrale? Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer la nature et
l'origine royale en Afrique mais c'est l'origine ancestrale et la communion à
la terre ancestrale qui l'emportent. Le futur roi Mwami vit souvent
effacé jusqu'à ce qu'il sorte à la lumière le jour de son intronisation. C'est
un homme qui est en représentation, et qui a conscience de sa vocation de se
comporter comme quelqu'un qui est constamment observé dès son jeune âge.
L'autorité du Grand Chef
coutumier Mwami qui est reconnue et légitimé par tous, le rend
indépendant dans sa Chefferie qu'il administre selon le régime coutumier
élaboré soigneusement
par la communauté depuis les temps immémoriaux. Aux fonctions confiées au Grand Chef coutumier Mwami, sont
liés plus d’une vingtaine de symboles de son
autorité selon la coutume Nande ; qui
mettent à part la personne physique du Grand Chef coutumier Mwami. Ilest le
descendant mâle de la lignée royale bien connu de son royaume. Il est sain de corps et de l'esprit. Il est vêtu
d'emblèmes qui imposent son autorité par leurs fonctions. Il est au service du peuple qui lui confère ce rôle à travers
les emblèmes comprenant tous les
objets symboliques que les Nande appellent E’syombitha
1°.
Le Grand Chef est l’unificateur Nyabhasangi
du royaume et le modèle des mœurs Nyabhasunzu
avec la reine Mumbo Mughole promotrice de beauté Bhulhinzolhe.
Le roi Mwami, qui est un concept très
polysémique (Fraas, 1961), représente la vision YIRA du monde. Pour les africains, dans leur vision du monde,
reconnaitre que Dieu est le Créateur O’Muhangitshi,
maitre de l’univers, Mwami we
tshihugho, c’est travailler aussi à sa représentativité parmi les hommes, à
l’avantage du genre humain crée par Dieu et à l’esprit de créativité,
d’initiative dans la société.
Tous les récits
d’origine ne séparent jamais le roi de l’espace où il règne, et la terre qu’un
autochtone met en valeur, provient soit de l’héritage ancestral, soit d’une
procédure coutumière bien précise. C'est la raison pour laquelle ils doivent
l'invoquer en vue de mieux se connaître.Le mythe de l’ancêtre Kisi et de l’Aïeul Nyabhandu des Nande du Nord- Kivu raconte que l’homme et la femme
comme le premier homme Kisi et la
première femme Nyabhandu ont une même
origine que seul le Créateur Nyamuhanga
connait. La dignité de l'homme et de la femme est une valeur infinie. Les corps de l'homme et de la femme dans la culture
bantoue sont également sacrés parce
qu'ils sont simultanément intronisés par le Dieu Créateur O’muhangitsilui-même.
Ils ont été créés pour vivre ensemble comme dans le tambour mythique, lieu de
bénédiction et de pouvoir octroyé par la divinité créatrice.
Le proverbe stipule que
le roi ce sont les hommes. La parole de son pouvoir discrétionnaire n’est dite
qu’après consultation de tout son peuple, des conseillers de la cour royale
pour ne pas se tromper lui-même. Au sens biologique, il ne peut être engendré
que par la mumbo.La
conception de l’univers constitue le fondement du vivre ensemble et l’organisation sociopolitique
traditionnelle. Toute vision
du monde a comme point de départ la recherche de l’insertion harmonieuse de
l’homme dans le monde. Elle est avant tout le fruit d’un pur exercice de
l’esprit de l’homme, le résultat d’une recherche laborieuse sur sa situation
dans le monde. La question consiste à savoir ce qu’est la
vision du monde dans la construction d’un pays et l’investiture de son
Chef Mwami.
Le
professeur Geneviève Calame-Griaule (1977 : 1) définit la vision du monde
comme « l’ensemble des
représentations à travers lesquelles un groupe humain donné perçoit la réalité
qui l’entoure et l’interprète en fonction de ses préoccupations
culturelles ». Pour les Nande traditionnels qui habitent le Nord-Kivu,
comme pour tous les africains, l’univers est sacré. L’expérience du sacré est
un fait universel : « Par
l’expérience, l’esprit a saisi la différence entre ce qui se révèle comme étant
réel, puissant, riche et significatif, et ce qui est dépourvu de ces
qualités ». Les liens qui unissent les êtres dans cet univers sacré
sont hiérarchiques. La vision du monde Nande peut être schématisée à partir de
ces cinq éléments s’imbriquant les uns les autres dans l’univers comme les
indique le Tableau 1 ci-dessous à savoir : 1) l’univers-tsihúgho; 2) le monde
immatériel - kúlhimu; 3)
le monde matériel- hándu où
habite l’homme mundu; 4) la sphère du
Créateur Nyamuhanga (Mulhimu Mukulu) ; 5) la sphère des créatures : bhihangwa.

Figure
1 : La représentation nande de l’univers (Source : Adaptation
personnelle)
Ce
schéma linguistique veut dire que ce
monde que l’homme voit est à la fois
touché par Dieu (-limu) et par
l’homme (-ndu). Mais tout l’univers
connu et inconnu consiste en un seul grand village du Grand Esprit Mulhimu-Mukulu.
Comme pour tous les africains, Dieu Nyamuhanga, l’Etre Suprême est le
fondement de l’organisation territoriale des Nande. Les Nande comme tous les
peuples de l’Afrique centrale rattachent mythiquement leur organisation sociale
au Maître de la vie, le Créateur Muhangiki,
Dieu Nyamuhanga, l’Etre Suprême. La vie vient de Dieu Kathonda,
l’ordonateur qui arrange la vie et de qui les ancêtres découlent. Vivre
ensemble est un acte sacré hérité des
Ancêtres que toutes les générations de l’avenir doivent aussi gérer comme le
recommande Kathonda, l’ordonnateur de l’existence. Les Nande donnent à
celui-ci plusieurs noms pour signifier cet ordre de l’existence dans l’univers
comme dans la société. Cette richesse d’appellation de l'Etre Suprême Nyamuhanga
est en rapport à son mode d’existence, son rôle de créateur et de providence, à
la vie quotidienne des hommes, aux événements du monde et au gouvernement du monde.
Dans
tous les cas, l’univers traditionnel comprend deux parties, chacune avec ses
existants : le monde divin connu de Dieu, qui est le monde immatériel,
supra sensible avec ses existants rangés sous le radical -limu, et le monde
humain connu de l’homme qui est le monde sensible également avec ses existants
rangés sous le radical -ndu. Les Ancêtres font partie du groupe dont ils sont
les fondateurs, et partant, les premiers responsables. Ce sont des vivants
invisibles qui continuent à veiller sur les intérêts de leur groupe. Par les
songes notamment, ils arrivent à donner des directives à leurs descendants pour
indiquer les dispositions à prendre dans des situations qui dépassent leurs limites de perception et partant
d’appréciation.
En
effet, d’une part selon les mythes, tous les Nande sont issus d’un ancêtre
commun paternel et les noms de leurs différents clans sont formés à partir des noms de ses enfants,
leurs ancêtres respectifs. D' autre part le nom de chaque enfant est un surnom
dont l’origine est soutenue par une anecdote relatant la situation au sein de
la famille à partir de laquelle le surnom fut donné.
Il
importe de considérer, reconsidérer quelques détails de ce mythe fondateur des Yira qui est lié à la cosmogonie du lac
Edouard que les Nande appellent lac Mutsiamiria: ce nom Mutsiamiria
est celui de l’esprit céleste symbolisé par le colibri katsia que Dieu a envoyé pour sauver le Tambour Royal Risingi, quand il a atterri sur la
terre ; le roi et la reine étant dans le fût de ce tambour mythique, Dieu
a créé un lac pour amortir la chute ; et le Tambour est devenu une pirogue
avec le roi Kisi et la reine Nyabhandu comme premiers piroguiers, qui
sont devenus les ancêtres des Yira.
Quand
le Tambour royal devint pirogue, une chaise s’engloutit dans le lac. Notre
ancêtre Kisi s’assit sur la seule
chaise qui restait dans la barque tandis que Nyabhandu notre aïeule
félicitait Kisi pour n’avoir pas perdu son siège e’ndeve,
elle se mit à pagayer pour arriver à terre ferme mbulamasa. L’enfant qui
naquit en ce premier village ancestral Bhuhika
ou Vuhikira s’appelle Mukira,
et nos ancêtres mirent au monde tous ceux qui, habitent sous le ficus de notre
nécropole mahero auxquels, chaque sept ans, nous sacrifions une vache e’nde.
Quand la vache arriva sur le rivage, elle reconnut le roi par le parfum o’bhukwa que
répandait le trône royal enfermé dans le Tambour royal. Cette chaise royale
s’appelle e’ndeve qui veut dire
littéralement la chaise du tambour royal que la vache portait entre les
cornes.
Le
mythe du Tambour met en valeur la complémentarité de l’homme et de la femme
pour former la famille qui est l’unité
de base de l’humanité et de la société. La chute du tambour Risingi veut dire qu'aucune circonstance
de l'histoire ne peut se permettre de dégrader la nature et le sens de la
famille. Elle invite l’auditoire à la lucidité de la luciole e’ngununu qui brille dans les ténèbres et au refus de dramatiser les faits
sociaux. Ce mythe est une herméneutique de la continuité du passé dans le
présent pour construire ensemble un avenir meilleur. Il rappelle aux
responsables leur devoir de se mettre à l’écoute
de la Providence et des Ancêtres pour
comprendre les événements bons ou mauvais qui arrivent dans la société. C’est
le sens de cette maxime qui conclut le mythe du Tambour tombant du ciel: " si tu crois que tes malheurs sont
plus lourds que l’univers où tu vis, sache que tu as oublié ton origine céleste ancestrale qui t’indiquera toujours
la route de ta destinée ". Le mythe du tambour est un mode de
penser sur la condition humaine qui va au-delà des émotions et de ce que
l'homme voit et écoute. C'est une sémantique anthropologique. La dignité
humaine pour un homme ou pour une femme n'est pas à confondre avec la
possession ou le port d'un objet ou d'une chose. C'est une valeur infinie
toujours à défendre lucidement pour ne pas tomber dans un mode de penser et
d'agir par le traumatisme de la peur. C'est la raison pour laquelle le bantou
se pose toujours la question de savoir s'il est digne de son humanité -oyo si mundu- devant tout comportement,
toute attitude ou habitude et pour tout passage à l'acte. La confiance au Dieu
Créateur Muhangitshi est à la base de
la construction des liens sociaux -le Tambour- que chaque génération doit
redécouvrir et approfondir pour aller de l'avant dans la gestion de la chose
publique. Le vivre ensemble est une valeur sacrée fondamentale qui vient de
Dieu Créateur. Elle est indispensable pour la qualité de vie de l'homme et de
la femme.
Les
Nande croient que tous les peuples sont les rejetons du Créateur Muhangitshi, le Grand Potier Muvumbi, les faisant venir du ciel, dans
le Tambour Royal, déjà pétris lors de la conception en homme o’mundu, composé d' esprit o’mutima, de corps o’muviri et de son ombre e’tsirimu ;
cet esprit est symbolisé par l’oiseau colibri mutsia, qui chante le mythe fondateur quand il monte rejoindre le
ciel : "c’est une grâce d’être un homme, tu aurais pu devenir un
poisson que tu manges, ou une montagne que tu habites". C'est dans ce sens
unitaire que les Nande, comme tous les peuples bantous, allèguent qu' "il
n'y a qu'une seule humanité, homme et femme -o’mundu ni mughumerera, mukali na mulume- pour dire qu'il n'y a qu'une seule race humaine.
Cette observation anthropologique de bon sens rejoint l'enseignement de
l'Eglise sur la dignité transcendante de la personne humaine (Vatican II,
Gaudium et Spes, n°27-29).
2°
La couronne e’mbitha
La couronne E’mbitha est
un ouvrage tressé en vannerie, incrusté des dents de nombreuses espèces animales féroces, des
cauris d'animaux marins, d'écrins d'éléphant et des pendulettes. C'est le
symbole qui signifie la consécration du pouvoir coutumière que le peuple lui a
conféré. C’est la raison pour laquelle il est appelé Le Grand Chef intronisé
avec une couronne O’Mwami W’embitha.
3°
Les dents du léopard ameno w’esoro
Les dents duléopard Ameno w' esoro,
ce sont les dents des animaux féroces qui symbolisent la force et le pouvoir coercitif o’bhwaka. C'est
la confirmation de la lignée et de la légalité de son pouvoir. Il faut signaler que le
symbolisme du léopard se trouve chez tous les peuples de l’Afrique Equatoriale
bantoue. Il les fascine d’une manière spéciale (MRAC, 2004 : 126).
4°
Le couteau à cuivre o’muhamba.
Il s'agit
d'un petit couteau porté du côté droit. Il est enfoncé dans un fourreau. Il lui permet de se
protéger du danger qui peut venir de partout.
5°
La corne de la vache akahembe
Une petite corne est portée de
côté gauche. Elle symbolise le rôle du roi comme protecteur des pâturages et
des champs de son royaume tout comme ses ancêtres. Elle rappelle le mythe du
tambour royal erisingi que le Dieu
créateur Muhangiki avait placé entre
les deux cornes de la vache mystique e’nde
où se trouvaient les deux premiers hommes à savoir l’ancêtre Kisi et l’aïeule Nyabhandu, la mère des tous les hommes.
6°
Les écrins d’éléphant e’kyose
Les écrins d’éléphant, qui est
un animal de la forêt, signifient que l’espace de son royaume s’étend aussi sur
la forêt et la savane.
7°
Le cauris e’yisimbi
La coquille de mollusque vivant
dans l’eau, rappelle que le roi est le
Maitre de toutes les eaux qui coulent dans son territoire.
8°
La peau de léopard e’soro
La peau qui constitue l’habit
d’apparat royal signifie la puissance ou le pouvoir suprême sur tout ce qui
existe.
9°
Les dents du lion ameno w’endalhe
Les dents qui sont suspendues
sur un collier en perles porté au cou du Mwami rappellent à celui-ci et à son
royaume la force permanente du pouvoir. Ce sont les objets d’art qui n’ont rien
à faire avec la sorcellerie comme certains prédicateurs de sectes le font
croire à leurs adeptes pour les brûler et troubler l’ordre social.
10°
Les bijoux bracelets et jambières o’bhutegha
n’obhukangi oko’mabhoko n’emihimbi
Des bijoux que le Grand Chef
Mwami porte aux bras et aux jambes symbolisent la magnanimité -la bonté de
l’âme- et la beauté corporelle du roi. Leur nombre et leur qualité exprime la
richesse et la durée de son règne, car à chaque commémoration le peuple
augmente ces bijoux aux poignets, de même pour la reine qui porte le muthendere, bijou de fécondité. Ce bijou
muthendere, qui est octroyé à la
reine si elle a mis au monde sept enfants, n’est porté par le roi que le jour
de son intronisation.
11°
Le bracelet en cuivre o’museghe
Porté aux poignets, o’museghe rappelle au roi la permanence de sa fonction, la
fidélité aux us et le respect de la coutume. Il symbolise son alliance avec le
royaume que ses Ancêtres lui ont légué.
12°
Le coutelas et son fourreau O’muyalhi
n’amaluvo
Ils sont portés en bandoulière,
pour symboliser la garde royale et sa protection personnelle tout comme le
déploiement de la force de coercition.
13°
Le bracelet en peau d’okapi E’kwape
Le bracelet symbolise le courage de
décisions et la ténacité dans toutes les circonstances de l’exercice de son
mandat. La femelle de l’okapi s’appelle e’sabhayiri,
symbole de la beauté féminine et de l’élégance royale. Le mot Okapi ou e’kwape veut dire le mâle de l’okapi.
14° La houlette en peau d’okapi E’kwape
La houlette symbolise le courage
de décisions et la ténacité dans toutes les circonstances de l’exercice de son
mandat. La houlette O’musara
symbolise la fertilité de son territoire et la capacité de nourrir son peuple.
Elle rappelle que le roi est le promoteur de la fertilité et de l’abondance
dans son territoire.
15° Le bouclier E’ngavo
Le bouclier symbolise la défense
et la protection de son royaume o’bhwami
contre tout, c’est-à-dire le peuple et le territoire. Le terme bouclier E’ngavo demeure donc un ordre populaire
qui traduit littéralement ces termes traditionnels :
« Si une guerre survirent, vous ne pouvez jamais quitter le pays,
vous devez protéger le peuple, et le peuple vous protégea comme il vous protège
aujourd’hui dans la loyauté ».
16° La lance E’rithumo
La
lance confère au roi la force de protection et la décision de défendre son
peuple en cas d'agression.
17° Le grand fourreau O’luvo
Couvrant
toute la lance comme dans une sorte de camouflage, le fourreau signifie la
modestie, la discrétion et la pureté du roi qui doit éviter les excès en tout
et partout. Car la mégalomanie est le plus grand péché e’rilolo des rois quand la folie des grandeurs pousse les chefs
dans les injustices et le manque de pudeur.
18° La huppe du grand fourreau
royal O’vusunzu
La
huppe veut dire la fidélité à la parole donnée au peuple. Elle signifie que le
pouvoir lui a été conféré par le peuple pour qu'en retour il n'écrase pas ce
même peuple qui était défendu par ses ancêtres jusqu'au bout. Le proverbe dit
en montrant cette huppe qui surmonte le fourreau de la lance : « Le roi n'est pas plus grand que le peuple
qui lui a conféré la primauté. »
19° Le siège O’lubhethe ou E’ndeve
Le
siège est l’assurance d’un pouvoir bien
ordonné par la coutume o’bhwami
bhusengire ndeke que personne ne peut vous ravir ni perturber. La vie en
commun crée entre les hommes un lien particulier, un lien politique local
différent du lien de subordination à une autre entité territoriale ; elle
est autonomie d’action, de liberté et d’accueil mutuel pour la prospérité de
tous en communion avec la terre des Ancêtres. Le symbolisme du siège royal e’ndebhe démontre suffisamment qu’en science politique, la
recherche du bon gouvernement et de la société idéale est localement et
nationalement une question universelle interrogeant le fondement de la société
politique dans l’union sociale des gouvernés,
indépendamment de la forme du
gouvernement comme l’avait déjà observé à son temps John Locke (1632-1704) dans ses Lettres sur la tolérance de 1689 où le
souverain doit obéir aux lois.
20° La maison royale ou la hutte
d'intronisation O’bhwiru
La
maison royale symbolise l’assemblée du peuple Elle a pour signification cette parole de
l'intronisateur prononcée le jour de la dévolution du pouvoir au roi: « En
tant qu'individu, vous ne pouvez posséder que ce qui vous est utile. Cette
maison de l’Assemblée du peuple O’bhwiru,
vous le rappellera toujours ».
21° Le pays E’tsihugho est symbolisé par le grand tambour royal E’risingi
Le
grand tambour veut dire :
« Le paysage qui vous entoure, devant,
derrière et à coté : c'est tout le pays qui vous regarde, respectez-le ».
22° Le soleil E’ryubha,
Le
soleil est le symbole du Dieu créateur. Le matin de son investiture, car tout
se passe la nuit, les maîtres de l'intronisation demande au roi de regarder le
soleil levant et de se tourner ensuite du côté du soleil couchant, a’malengera. Tout le pouvoir du roi est
sous la protection du Dieu créateur c'est pourquoi chaque matin le roi droit
bénir Dieu en saluant l'est et l'ouest de l'univers.
23° Le marteau mythique nyundo ou nyondo
Le
nyundo est une propriété exclusive du village sacré de Muthendere appelé aussi Kathendere,
situé dans le Territoire de Beni. Les Nande
traditionnels affirment qu’il a un poids mystérieux, qui teste l’énergie royale
des candidats à la royauté. Pendant l’élection du futur chef coutumier, tous
les candidats de la famille royale
doivent effectuer un pèlerinage à Kathendere
pour y soulever à tour de rôle cette fameuse enclume nyundo. Le seul candidat qui le soulèvera avec aisance et souplesse
comme un enfant est le véritable chef coutumier légitimement désignée par la
force des Ancêtres. A ceux qui n’ont pas su soulever l’enclume nyundo, les intronisateurs adressent
leurs regrets en leur prodiguant cette question-réponse : « avec
quelle énergie pouvez-vous diriger le royaume qui vous sera confié par le
peuple ? Un roi doit être fort, capable d’endiguer toutes les souffrances
du pays. Les efforts ou la force du roi, c’est la prospérité du peuple -Amaka who Mwami bhobhutheke bhwa bhalume-.
24° La corbeille sacrée nyonzo
Il
s’agit d’un plat traditionnel tshivo
uniquement tressé eri’tchotchwa avec
des fils de raphia appelés bhubhondo,
une des spécialités de l’art yira.
Elle est utilisée pour contenir les offrandes offertes durant les rites de
délivrance ou de guérison, comme durant le culte aux Ancêtres o’bhuhabhalhimu et le culte champêtre o’bhusyano que le roi préside
annuellement, mais aussi pour conjurer les catastrophes et pour exorciser les
jumeaux. Elle est réservée aux repas des enfants qui représentent les Ancêtres
durant ces cérémonies traditionnelles car, à cet âge de moins de treize ans,
ils sont encore purs comme nos ancêtres Kisi
et Nyabhandu, qui assis ensemble dans
le grand Tambour avec une conscience pure. Cette corbeille sacrée rappelle que
le roi intronisé mwami est le Maître
du culte des Ancêtres et des guérisseurs herboristes sur toute l’étendue de son
royaume. Avec l’inculturation du christianisme au Kivu, la corbeille nyonzo est synonyme de calice et de
ciboire. Le caractère ingénieux des arts yira
fait du Grand Chef Mwami le
protecteur des métiers et le promoteur des
emplois. Sous peine d’amende et d’être poursuivi jusqu’au tribunal chez
le Grand Chef Mwami, il est interdit
de froisser une œuvre d’art. En l’occurrence, dans un marché traditionnel a’kathalhi, il est défendu de vous asseoir brutalement sur une chaise kekelhe avant de l’avoir payée ;
l’essayage du prêt à porter est une
technique moderne qui remet souvent en
question l’excellence de l’œuvre d’art
traditionnelle : la politesse coutumière commerciale enseigne que « quand quelqu’un essaie une
marchandise, il a le devoir de l’acheter
et le droit
de la négocier sur place jusqu’au bas
prix » (ow’enge, a kagula e’mbaya) : « Personne n’a le droit
d’aller au marché, s’il n’a rien à acheter » -Thawithe si aya omo kathalhi-.
Le
proverbe stipule que « le roi a la connaissance de la fraternité
cosmique », qui est le chaîne des activités humaines -O’mwami asi o’bhwiranda autrement dit au pluriel O’mwami asi a’miranda- pour dire qu’il
est le garant de la prospérité et des initiatives de son royaume. Il reconnaît
la chaîne des travaux humains de son territoire depuis le ciel qui arrose le
champ des ignames jusqu’à la table des convives en passant par les forgerons bhahesi, qui ont fabriqué les houes, les
artisans, les vanniers qui ont tissé les nattes de table, les corbeilles sans
oublier les saulniers, les moissonneurs, les cuisiniers, les fabricants de
balais, de boucliers, de pots etc. hors de l’investiture du Grand Chef Mwami, il est étonnant de voir
l’atmosphère studieuse dans laquelle est plongé chaque artiste venu offrir au
roi son œuvre d’art avec un mode d’emploi. Le roi est le promoteur de
l’industrie locale, de l’agriculture, de la chasse, de la pêche, de l’élevage
et de la religion ancestrale. Il est le garant de la sécurité alimentaire et
culturelle.
25° Le domaine royal E’kyato
Ce domaine
est d'une grande étendue sur terre et sur mer e’tsisokero, légué par les Ancêtres fondateurs du royaume. Il veut
dire littéralement la grande pirogue du roi Mwami,
qui est le patrimoine spirituel mythique des Nande. Cet héritage des titres
fonciers signifie le projet de vivre ensemble dans l'équité concernant le
partage des terres et des eaux (E’ngetsena
Kalemba ni ketu): il est l'espoir de tout le royaume. Il symbolise la
redistribution équitable des richesses, et interdit toute cupidité et rapacité o’mururu au roi, déjà propriétaire d'un
grand terroir forestier. L'enrichissement personnel du roi sans la prospérité
de son peuple est une malédiction. Le Grand Chef Mwami administre sa chefferie sans en être propriétaire terrien. Il
mène une vie très simple et austère. Les Nande
n'acceptent pas un Chef dépensier qui étalerait sans honte une débauche
scandaleuse ou qui écraserait son peuple par un mauvais comportement. Il lui
est interdit d'être autoritaire en vers ses enfants, ses épouses ou autres
dignitaires et des membres de la Cour. Il possède des pâturages et ses propres
champs qu'il exploite à son profit. Il paie les services d'entretien que lui ou
ses femmes demandent à la population. La communauté l'aide à les mettre en
valeur. Par ce système qui limite les possessions, les domaines et les biens
matériels de la royauté, les Nande font
de leur grand Chef coutumier Mwami,
un riche-pauvre en ce sens qu'ils exigent de lui, de hautes qualités morales.
Un grand Chef coutumier Mwami
immoral, fainéant ou qui spolie la population
ne peut être aimé ni obéi.
Les membres
de la Cour, y compris les femmes, pratiquent aussi les activités de production.
C'est la raison pour laquelle il y a, dans la vie socio-politique des Nande comme chez tous les peuples de
grands Lacs Africains, une nuance subtile selon laquelle le fait d' " être au gouvernement eri’kala
o’ko mukuko n’o mwami " n’est pas le
fait d'" être au pouvoir eri’bya
oko ngoma ", qui veut dire avoir un réel pouvoir d'initiative et de
décision: l'un représente les hommes -e’tsyaghanda-,
et l' autre les femmes -a’kanyume-. Mais
tous les deux groupes ont le privilège d' être dans l' entourage du chef
intronisé comme celui de participer à ses délibérations sociales et à ses
festins eri’ryano Mwami.
Pratiquement, n' importe qui peut faire partie du premier groupe, qui est
toujours un gouvernement à base élargie aux membres de toutes les ethnies du
pays. Par contre, le second groupe est composé du noyau dynastique royal lié au
réseau très fiable d'amis du roi a’bhira.
Un chef intronisé Mwami apporte une
paix durable dans le pays quand son régime politique est marqué par l'équilibre
de présence de deux groupes dans la distribution des charges bhuhangami.
Dans sa
quête de l'équité comme pour toute volonté de la décision concernant le passage
à l'acte, la sagesse discrétionnaire du chef intronisé doit pouvoir discerner
absolument la vérité, et pour cela, recourir aux conseils extérieurs fiables,
qui excluent toute flatterie. En ce sens, les Nande disent que le chef
intronisé est une personne comme tout citoyen de son royaume. Le lieu du
véritable discernement se fait dans le cœur de chacun o’muthima wo mundu. Le discernement de la vérité permet la
stabilité concernant la décision à prendre publiquement, et non pas répondre du
tic au tac en faisant beaucoup de gestes eri’panza
e’bhyala. Il a besoin d'une
initiation permanente comme tout habitant de son royaume sinon le peuple
l'appellera "l'homme sans discernement akalhubu
ko kakasekerawa omo ngoma yako". Car, si le roi sollicite les conseils
des autres, il a conscience de son identité de représenter les habitants de son
royaume et tout ce qui s'y trouve. C'est la raison pour laquelle il pratique le
discernement eri’sembeghetia avec les
habitants qui s'adressent à lui: le chef intronisé ne se dérobe jamais devant
une question, il la résout sagement, après consultation des initiés de la
coutume abhakekulu.
26° L’enterrement symbolique du
couple royal eri’ya e’bhighala
Pour
les Nande, le cérémonial de
l’enterrement symbolique du couple royal est un rite de régénération qui marque
la rupture avec le monde profane et l’entrée du chef dans la sphère
extra-terrestre, celle des Ancêtres ; Le Mwami sacré est un homme
régénéré dans le monde divin, le premier de son royaume qui soit relié aux
ancêtres : c’est le sens du rite initiatique du chef à son statut
royal , de la coupe complète des cheveux et de l’aveu public de ses fautes
pour être aussi pur O’yuthunganene que les Ancêtres. Le point culminant
de ce changement total du chef est le rite de l’enterrement symbolique du
couple royal (Eliade, 1957)[3]:
par ce rite, le chef meurt symboliquement à la vie profane et renaît à la vie
ancestrale ; désormais c’est le seul enterrement que le chef subira dans
sa vie, et quand la mort réelle suivra, le chef ne sera plus enterré comme les
mortels mais asséché et déposé dans un tambour où il disparaîtra par
décomposition naturelle.
Ce
rite d’enterrement symbolique fait passer le chef du monde profane au rang des
« Etres Supérieurs » selon
l’expression du même auteur (Eliade, 1974 : 171), et lui octroie la même
puissance et la même force que celles des Ancêtres et des Esprits. En mourant
et renaissant rituellement, selon lui (Ibidem, 1974 : 171) :
« Le
chef change d’être, il devient un être spirituel, divin, capable d’entrer en
relation avec les êtres de l’au-delà. Comme les Ancêtres qui sont dans l’autre
monde, le chef connaît les secrets de l’univers ; ses actes sont
efficaces, il peut agir sur la marche de son royaume par exemple, sur la
fécondité de la terre, des animaux, des hommes, et de l’abondance du miel dans
la forêt».
Tout
africain connaît le langage ésotérique qui explique le changement total de vie
du Mwami sacré. En occurrence, il est
défendu de contourner le chef, ce qui signifierait qu’on minimise l’étendue de
son royaume. On ne dit jamais qu’un chef est malade mais "il
souffre" ; qu’il voyage mais "il tourne dans son
pays" ; qu’il dort ou qu’il se repose mais "il est dans sa
maison" ; qu’il mange mais "il allume le feu"… Et s’il
meurt, on dira "le chef est malade", et s’il est enterré on
dira "le soleil s’est couché sans le savoir" Membre terrestre des
Ancêtres, il est tenu à observer leurs coutumes et à mener une conduite
exemplaire c’est le sens du rite de l’initiation du chef aux secrets des
Ancêtres.
Dès
son couronnement, le roi observe un code de coutume : il lui est défendu
de vivre de jour comme de nuit avec la reine avec laquelle il fut enterré
symboliquement, car "deux corps sacrés ne peuvent pas vivre ensemble
durant la journée dans la même basse-cour". C’est pourquoi la coutume lui
impose une certaine polygamie ; il s’assied toujours sur une chaise
spéciale E’ndeve, qui l’accompagne partout dans ses tournées ; dans
la case du chef, et à côté de son lit, le feu, symbole de vie et de mort, doit
être constamment allumé jour et nuit. Il n’est plus salué par
la formule populaire "bonjour" Kuthi
mais par une question religieuse "la royauté est-elle dansante -bhunemusatha ?" "Il lui
est défendu de frapper de la main, mais par sa parole, et de manger en public
pour éviter le regard des sorciers.
La
coutume adjoint au chef un officier d’ordonnance Muhangami pour l’aider à observer fidèlement le code traditionnel.
Ce dernier le suit partout dans ses tournées royales. Les infractions
éventuelles du chef sont toujours réparées par le paiement en chèvres de la
tribu, qui lèveront cette infraction royale dans un sacrifice aux Ancêtres obhuha-bhalimu. Les Nande connaissent
traditionnellement le système réciproque du chef, de ses conseillers et du
peuple. En effet la défaillance vis-à-vis de la coutume entraîne nécessairement
pour la société, des malheurs vengés par les ancêtres comme les calamités de
sécheresse, épidémies, guerres intestines ; et la prospérité de son
royaume dépend de sa conduite. Le chef est le gardien des traditions
ancestrales.
Cette
mise en rapport avec le Grand Esprit -Dieu- et les Ancêtres royaux permet au
chef de légitimer son pouvoir, de couper court aux contestations et
compétitions, et d’évincer certaines personnes prétendant au trône, qui ne
peuvent invoquer cette relation aux ancêtres royaux. Le chef est le souverain
universel, il règne sur la forêt, les hommes et sur les animaux, c’est le sens
de la vêture de peaux de léopard, de génette et d’écorce du faux figuier.
L’organisation communautaire reproduit le modèle du pouvoir du chef. Chaque
famille possède un homme considéré comme le chef et ayant les mêmes
honneurs ; le couple a son chef, il en est ainsi du clan, de la terre, des
ancêtres, des esprits, des arbres, et même de la brousse ; la civette ou
la génette est le roi de la sagesse et de la malignité ; le bouc tsiyibunzya est le roi des
animaux domestiques; le coq est le roi de la basse-cour : un spécimen de
chacun de ces animaux est gardé dans l’enclos du chef "par exemple au
village royal d'Iremera" pour symboliser la souveraineté du chef. Cette
coutume est conforme au proverbe qui stipule que " là où il y a deux
personnes, on discute toujours sur la saleté à balayer " pour dire qu’un
chef est toujours recommandé pour toute communauté.
Sa
souveraineté universelle O’bhwami donne droit au chef sur tout ce qui se
trouve sous sa dépendance, le tout sans contrepartie : la terre lui
appartient, les récoltes, les clans, les familles et même les filles ;
pour ce dernier cas, qui est une coutume abusive à supprimer, il suffit au chef
d’aller planter le soir un piquet devant la maison d’une fille nubile ou de ses
parents pour que ceux-ci comprennent que le chef voudrait marier leur fille. Le
chef est l’homme riche Mutheke du royaume et l’homme heureux qui jouit
de la santé des Ancêtres, de telle sorte que le mythe de la royauté se retrouve
dans les proverbes et les rites de passage où, il symbolise la plénitude de
vie, un modèle de référence qu’on transpose même sur les chefs d’Etat africains
actuels, une promotion heureuse E’rikamuha ou un changement pour une vie
meilleure, signe de bénédiction des Ancêtres.
Cette
relation directe avec le monde ancestral donne au chef un statut religieux
spécial dans son royaume. Il est le médiateur tout indiqué entre les hommes et le monde
divin, le recours et l’appui Mulakirwa de son royaume. Il est le premier sacrificateur
de son royaume qui officie (de droit) aux grands cultes agraires Busiano.
Il est le premier faiseur de pluie et de beau temps Muhangi sur son
royaume.
Cette
description religieuse de la royauté donnant plein pouvoir au roi sacré
pourrait faire croire que le chef a un pouvoir absolu. La cohérence du système
gouvernemental – car le Bunande, le pays des Nande a eu aussi des chefs
despotes – est garantie par les coutumes que le chef et son conseil observent
scrupuleusement. En effet cette souveraineté est nominale. Le chef intronisé
est un symbole. C’est l’homme qui
rappelle les rôles et les qualités essentiels à la communauté. Dans le concret,
selon les normes de la coutume des Nande, le gouvernement du pays se fait par
le conseil des sages issus de différents dignitaires de son entourage familial.
Il convient de rappeler que le tambour e’ngoma
est le symbole de la démocratie traditionnelle, c’est-à-dire l’harmonie
entre le batteur de tambour (le chef) et son peuple.
En
bref, le rituel d’intronisation du chef et la représentation de l’intronisé
sont aussi des traits culturels communs des royaumes des grands Lacs africains
comme l'initiation à l'âge adulte, qui formait des générations fortes et
équilibrées préparées pour affronter les difficultés de la vie. C’est le cas du
régime foncier et l'organisation politique et sociale du Bushi au Sud-Kivu, qui dépendent foncièrement du roi Mwami (Ministère de Colonies du Royaume de
Belgique, 1952 : 11-36). L'unité du clan n'est pas seulement une
unité économique et résidentielle comme la famille, mais une forte solidarité
entre les membres.
3. Pistes de recherche : Débat sur
deux valeurs politiques fondamentales pour moderniser l’administration locale
C’est
dans les collectivités dites Chefferies ou Secteurs que vivent la majorité des
citoyens congolais, des Chefs coutumiers, des paysans, des commerçants, des
animateurs d’associations, des enseignants et des élites sociales et
religieuses. Comme tout ce qui est équitable est comptable pour figurer au
budget national, qui « est un compte
de gestion prévisionnel, au sens moderne du mot, assorti, au surplus, d’une
obligation d’exécution » (Genoux, 1976 : 159), il est curieux de
constater que la rubrique des collectivités locales/Chefferies/Secteurs/Groupement
n’y figure pas depuis le 30 juin 1960. La Table Ronde belgo-congolaise tenue à
Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, où les Chefs coutumiers formaient
un tiers de la délégation congolaise (Gérard-Libois et Verhaegen, 21), laissa
de côté la question primordiale de la réforme administrative par le bas de
l’Etat-Nation congolais, qui était pourtant le passage obligé pour l’accès le
meilleur à l’indépendance, sans aucun malentendu inévitable malgré les
avertissements prophétiques de certains intellectuels belges (Vanderlinden,
1959). Beaucoup de projets de développement et de sortie de crise, qui ignorent
cette perspective locale (Basco Muchukiiwa, 2006) dans leurs analyses (PNUD,
Août 2007) comme dans leurs exécutions sont souvent voués à l’échec (Kabamba
Mbwembre Kabuya, 2001). Ils portent en eux un déficit de représentativité
nationale et locale qui ne considère l’Etat-Nation que par le sommet.
En
revenant sur le passé, il ne sera jamais inutile de reconsidérer et de consolider
les bases sur lesquelles se reconstruit pratiquement un Etat-Nation
post-conflit comme la République Démocratique du Congo depuis deux décennies.
Il est donc indispensable d’extirper de nos milieux administratifs de la
Fonction Publique toutes les relations de domination fondée sur un colonialisme
juridique légué du Congo Belge pour y enraciner des relations de collaboration
avec les collectivités locales en apprenant à percevoir et à construire
l’Etat-Nation par le bas.
Il
faut le dire et le redire : plusieurs séries d’observations ont trop
souvent présenté l’Afrique ou la RD Congo par la négative ; c’est-à-dire
par ce qu’elle n’est pas, par comparaison aux normes occidentales de l’Etat. Il
importe, plus que jamais, de renverser cette perspective et de s’intéresser au
mouvement des sociétés africaines. Car, comme l’écrivent Bertrand Badie et G.
Hermet, l’importation des modèles n’a jamais abouti à une imitation pure et
simple, mais plutôt à un « modèle
nouveau et inédit » (Badié et Hermet, 1190 : 128). Il convient de
souscrire à l’analyse de Wyatt Macgaffey (1970 : 82-83) qui recommande
d’étudier les coutumes africaines pour maîtriser notre destinée humaine :
« Tout informateur à qui il
est demandé d’indiquer son origine personnelle, cite la tradition ; si on
lui demande de donner celle de ses rivaux, il fait appel à l’Histoire ».
Pour
approfondir le débat de la construction d’une Afrique moderne sans tomber dans « l’illusion unanimiste » (Houtondji,
1976 : 214) des partis uniques, il est toujours recommandé de consulter
les premiers dirigeants de l’Afrique indépendant, qui se tournèrent aussi vers
la coutume dans leur recherche des sources du pouvoir :
« Nous,
en Afrique, nous n’avons plus besoin d’être convertis au socialisme que
d’apprendre la démocratie. Les deux sont enracinés dans notre passé-dans la
société traditionnelle dont nous sommes le produit » (Nyerere, 1967).
Les
parures délicates, qui magnifient la figure du Grand Chef Mwami le jour de son intronisation, servent de leçons de prestige
et d’ordre aux jeunes pour comprendre l’histoire de leurs Ancêtres. Car, il n’y
a rien de plus curieux et d’étonnant que cette investiture commune à toutes les
ères culturelles congolaises dont les traits communs sont l’usage symbolique de
la nature :
« En
Afrique, le patrimoine naturel et culturel apparait comme une richesse
collective contenant les expressions les plus dignes d’admiration, et un apport
naturel et culturel à la civilisation universelle » (Emerunga, in MRAC,
2004 : 15).
En effet, « l’homme ne se contente pas
d’exploiter la nature pour satisfaire ses besoins élémentaires. Il l’utilise
aussi pour remplir des fonctions symboliques » (MRAC, 2004 :
109-147).
C’est
à cette interaction de la nature avec la vie commune de la société humaine que
les Ancêtres Yira ont donné le nom de
Fraternité cosmique O’Bhwiranda. A ce
propos fraternel, le proverbe Yira
stipule que tout homme est ami de l’univers comme il l’est de son Chef Mwamio’mundu ni mwira we tsihugho ngo Mwami ;
les amis engendreront toujours des sœurs et des frères A’bhira bha kabhuta a’bhalhi na
bhaghala. Les conseillers du Grand Chef Mwami
s’appellent les amis du roi A’bhira bho
bhalhi omo bhwiro. Le propre du chef est de savoir s’entourer des hommes
les plus qualifiés pour répondre aux nécessités de l’heure. Il s’agit donc de
revisiter succinctement les symbolismes les plus significatifs de l’investiture
du Grand Chef Mwami.
Emile
Durkheim et Marcel Mauss ont fait des observations pertinentes sur les peuples
riverains des Grands Lacs et des hautes montagnes du Ruwenzori en invitant les
chercheurs à porter leur attention sur ces ethnies. Ils rapportent que « c'était de petites tribus des pentes
du Ruwenzori et des rives du Lac Edouard […].Mais elles devraient fournir un
jour des faits bien intéressants par exemple l'industrie et le commerce du sel
des Bakonja» (Mauss, 1974 : 555). Il s'agit de la saline de Katwe qui
a fait la renommée commerciale des Nande et des Bakonjo qui sont une tribu
composée des saulniers, des agriculteurs, des éleveurs et des artisans (Ibidem,
1974 : 551-554). Leur religion n'est pas un abrutissement mais une
certaine intelligence collective de la réalité ! « L'organisation politique de ces contrées avait nettement le
caractère mi-autoritaire, mi-démocratico-féodal » (Ibidem, 1974 :
555).
Cependant,
le problème crucial de l'organisation sociopolitique des collectivités
territoriales locales consiste à savoir si la coutume congolaise participe au
renforcement ou à la déliquescence de la RD Congo. La perversité des
contre-valeurs qui gagnèrent les rares services publiques locaux tenus par
l’Etat ouvre le débat sur le rôle des fonctionnaires dans l’incurie et
l’indifférence concernant la précarité et la misère de la majorité des
congolais vivant avec moins d’un dollar par jour dans les chefferies. Tout
citoyen congolais constate que la corruption rend moins performants les
services publiques du Droit dit moderne en R.D.C, qui peine à trouver son
indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif comme dans tous les pays
démocratiques, et surtout à prouver son efficacité par rapport au savoir-faire
du Droit coutumier toujours en vigueur dans les collectivités locales.
L’élite congolaise serait-elle si
insouciante de la base coutumière comme
ces papillons proverbiales au bord du gouffre fascinant qui oublie qu’il était
une grande chenille rampant par terre au sortir de sa chrysalide e’tshilo. Les Fonctionnaires congolais
en remplacement de l’Administrateur belge et du Chef de poste d’encadrement
administratif continuent à gérer depuis le 30/06/1960 les chefferies par un
colonialisme juridique comme durant le Congo-Belge à partir d’en haut au lieu de s’atteler à les
reformer en organisant l’Etat par le bas. Dans son article le système politique et son environnement sur l’application de
l’analyse systémique aux phénomènes politiques,Georges Lavau (1970-1971 :
169-181) constate qu’un système politique ou administratif qui fonctionne (input) sans la base -output- est voué à l’échec par
l’accumulation de mauvaises décisions produisant des misères en série sur toute
l’étendue du territoire.
De toutes les questions posées par
les congolais sur les faiblesses structurelles de l'Etat congolais à la racine
de son instabilité politique chronique, celle qui concerne l'hétérogénéité des
collectivités territoriales locales et leur sous-administration est assurément
la plus fréquente. C'est aussi la plus passionnelle, ce qui est probablement
inévitable ; tant elle touche aux fibres les plus vitales de l'être
humain, notamment par le biais de son lien social et de son appartenance à une
ethnie (Vansina, 1966) , un des fondements essentiels de la nationalité
congolaise et de la démocratie locale. Quelle que soit la signification précise
de tous ces rites, mythes et coutumes, il convient de constater que
l'organisation sociopolitique des royaumes africains précoloniaux, déclassés
actuellement en chefferies, avait des assises historiques institutionnelles juridiques
et philosophiques profondes qu' il serait maladroit de nier ou de ridiculiser
comme le faisait le professeur Félicien Cattier (1898) pour légitimer la
colonisation des indigènes dans son œuvre magistrale Droit et Administration de l’Etat Indépendant du Congo, devenue un
classique du Droit administratif congolais. Cette méconnaissance des coutumes
congolaises a eu des conséquences lourdes, selon les analyses du sociologue G.
Brausch (1956 : 461-467), concernant notamment l'impossibilité de former au
Congo Belge, comme dans les colonies françaises après la seconde Guerre
Mondiale, une communauté belgo-congolaise qui intégrerait les indigènes dans
l'administration ouverte à tous pour construire ensemble un Etat moderne.
Il convient de se rappeler que les
chefferies dans leur forme actuelle, sont des créations de la politique
coloniale par l’imposition de leurs frontières et de leurs administrations. Les
tentatives d'uniformiser les royaumes précoloniaux en chefferies durant la
colonisation belge furent un fiasco ; mettant sans doute en application
l'adage impérial romain de diviser pour bien régner. Pour définir la nature
d'une collectivité territoriale locale, les multiples constitutions de la RD
Congo se basent sur la coutume congolaise sans aucune autre précision juridique
ou sémantique du terme. En vérité, l’assise territoriale de la RD Congo est un
espace où coexistent des cultures
multiples et où se développe une mosaïque des logiques institutionnelles coutumières
souvent contradictoires dans une même aire culturelle. Il est donc urgent de
définir les collectivités locales dans le contexte actuel de l’organisation
administrative de la R.D Congo car " les hommes meurent mais la terre
reste pour les accueillir de part et d’autre ", comme le stipule un
adage de la palabre africaine du Kivu.
Aujourd’hui, la volonté commune aux
congolais et aux congolaises consiste à « bâtir un pays plus beau
qu’avant ». Cette séquence initiale de l’Hymne Nationale de la RD Congo
déclare tout haut que le passé de l’Afrique vient au secours de son avenir.
Pour les congolais comme pour les historiens, l’avenir est semé d’incertitudes
et d’embûches, mais c’est aussi pour eux un idéal qu’ils ont continuellement à
l’esprit. Il d’agit donc d’organiser rationnellement une société congolaise
nouvelle pour les temps nouveaux. La politique est une science positive qui
s’apprend, car elle ne sera jamais réduite aux passions partisanes comme elle a
tendance d’être menée depuis le 30 juin 1960 par l’élite des lettrés dits
moderne ; elle doit être rationalisée à l’instar de nos aïeux en leur
temps. La société civile comme actrice de la démocratie locale doit refléter le
pluralisme culturel congolais dans ses élans promoteurs de la nouvelle
gouvernance nationale.
En bref, l’étude de la
complémentarité des fonctions sociales ave leurs symbolisme fait apparaître
deux facteurs de la cohésion sociale que relate l’investiture du Grand Chef Mwami à savoir le respect de la loi
fondé sur la fidélité à la procédure coutumière Eri’kenga e’bhithula, inscrite dans la conscience collective
africaine, et la fraternité cosmique O’bhwiranda,
source de toute liberté dans la dignité humaine. Il s’agit donc de focaliser
notre débat sur le projet de société
congolaise par l’amélioration des conditions de la gouvernance locale.
3.1. Le respect de la loi fondé sur la fidélité à la
procédure coutumière
La question redoutable qui est
posée dans les symboles de l’investiture du Grand Chef Mwami est un problème de légitimité à savoir :
« qu’advient-il quand la procédure de l’intronisation n’a pas été
respectée par celui qui est appelé gouvernant ? Et que faire quand la
prospérité n’est pas au rendez-vous dans le peuple ? »
Le Mwami qui ne suit pas la procédure demeure dans la contradiction
qui va provoquer des angoisses, des colères, des gaucheries, des conflits, des
guerres et des tuméfactions sous ses aisselles et partout ailleurs. Comme
le stipule le proverbe yira « O’bwami
bhuthondire ndeke sibhwe lasaya o’musumbi, la dévolution du pouvoir qui suit
impeccablement la coutume ne tumifie pas de ganglion ». Sinon, il vit
continuellement angoissé et ne remplit pas sa mission de leadership indiquant
la direction du bonheur pour tous. La norme est avant tout une éthique de la
responsabilité dans l’honnêteté et la vérité. L’illégalité est un saut
périlleux que les Ancêtres n’accepteront jamais pour faire régner la paix dans
le pays. « O’bhwami bhuthondire
ndeke ni bhwiranda no mukene »,
autrement dit : le pouvoir
qui est bien organisé est une liberté universelle, une fraternité cosmique et
une prospérité pour tous.
La
gestion d’une chefferie « o’bhwami »,
qui veut dire littéralement le pays ou le lieu qui abrite et protège l’ensemble
de ses institutions « o’bhuwami »
est un savoir-être et un savoir-faire régis par une anthropologie de dignité
humaine fondée sur la sagesse providentielle du Créateur Hangi. Elle ne s’improvise pas. Pour l’assumer adéquatement, il est
indispensable de s’initier au strict respect de la procédure de la consultation
du peuple « a’masondolya we
mbulyo » car l’ignorance coûte plus cher que le prix de l’éducation
« o’lubhanza lo bhuthaminya
lukalhire kulabha o’mukekera wo lusumba eri’hingya ». La coutume des
maîtres de l’initiation « samba »
prévoit pour neuf mois une initiation du Chef Mwami à écouter ses conseillers
« a’bhira » et l’opposition
institution « e’thsyabhise »
appelée fous du roi par d’autres peuples africains pour que le Chef Mwami ne
s’entoure ni des flatteurs ni de rapaces démolisseurs de la royauté « a’bhatsandirya ».
Certes,
comme chez tous les peuples, l’histoire des Yira
a connu quelques cas de despotes, mais leur sort a été tragique comme celui de Tiriri.
En revanche, là où le Chef Mwami
fait son travail, il n’y a pas de contestation. Les coutumes mises à la
disposition du Chef Mwami sont les
premiers outils de travail qui lui permettent de bien gouverner et lui donnent
le sens de son savoir-être et de son savoir-faire.
3.2. La liberté ou fraternité cosmique o’bwiranda et la protection de
l’environnement
Dans
son rapport sur Les droits des indigènes en matière foncière,
l’Administrateur du Territoire M. Maenhaut (1941 : 35-44) montre comment
chaque clan avait un accès à la terre et son totem ; non seulement, comme
signe d’appartenance à une aïeule commune -les Bahira, les Bamate, les Bawagha- ;
mais aussi, comme emblème de la royauté ; il n’y avait pas de fonction
sans devoirs ni droits. Jusqu’aujourd’hui, la coutume des Nande interdit de prendre
de la viande totémique : les totems participent ainsi à la conservation de
la nature et à la protection des animaux sauvages.
En l’occurrence, chaque
groupe ethnique, a un ou plusieurs totems dont l’histoire exacte n’est pas
encore élucidée. Les Babínga ont comme
totem le babouin ebaku ; les
Báhámbo et les Bákita ont comme totem la tourterelle endungúla ;
les Bahira ont comme totem le paon engánga et le varan
mbayi ; les Bahumbi appelés aussi Bito ont comme totem le babouin gris
ngerebe ; les Balegha et les Banyángála ont comme
totem le mouton sauvage engavi ; les Bákíra ont comme
totems le buffle embógho, le passereau rouge kirégherya et
la femelle de l’okapi savayiri. Il
faut remarquer que les Bakira intronisateurs d’un Roi ont
comme totems le phacochère embunu
et le crocodile nzerya – ngwende. Les
Banyisanza et les Bakovho ont comme totems le varan emabayi. Les
Bákumbulé et les Bámate ont comme totem le bouvreuil avec col
blanc kasundi ; les Básukali ont comme totems le mouton
sauvage engavi, le moineau ekisukali et l’éléphant enzoghu ;
les Baswágha ont comme totems le léopard engwe, l’éléphant enzoghu et le
bouvreuil e’tsisunghunde ; les Bátángi ont comme
totems le chimpanzé e’tsitángie, le singe roux e’mbinzi,
et le chien e’mbwa ; les Bátike ont comme totem le
porc-épic a’kakorura.
Il faut remarquer que
deux groupes se trouvent désignés à partir des noms de leurs totems : il
s’agit de Bhasukali, du nom e’tsisukalhi qui veut dire moineau et
de Bhatangi, du nom e’kitángi qui veut dire singe violet
ou chimpanzé. Certains autres groupes ont deux ou trois totems. Il s’agit des Bhasukali,
Bhasongora, Bhaswagha et Bhatangi ; les Bhakira
répandus dans tout le clan Yira en
ont quatre. Il s’agirait là, peut-être, d’une preuve de fusion des groupes
initialement distincts. Les groupes qui présentent le même totem seraient sans
doute des sous clans d’une même ethnie. Il s’agit, comme sous clan de l’ethnie Bhasukali
des groupes suivant : Bhalegha, Bhanyangala, Bhanyisanza,
Bhasongora, Bhaseru, les Bhasukali
et inversement.
Dans la vie quotidienne,
les Nande ont les mêmes types de solidarité invitant les membres qui s'y
engagent à faire preuve de loyauté, tels que les rites de pacte amical o’bhutsuran'obhuruma, et les rites
d'hospitalité eri’kotshyaa’bhagheni, c'est-à-dire littéralement tous les
amis et les voisins du visité participent à la réception des hôtes. Ils
s'entretiennent avec eux et leur apportent de la nourriture. La langue parlée
par les Nande s’appelle le kinande, qui
est une des langues Bantu parlées dans la Région des Grands Lacs Africains.
Dans le concert des langues africaines, elle est de la Zone J, avec comme sigle
J 42. En tant que langue bantu, elle appartient au groupe bantoïde,
sous-branche Niger-Congo, famille Congo-Kordofan. Le totem le plus célèbre est
sans doute celui du dragon mythique de la Semuliki, mi-varan et mi-crocodile
sur lesquels ont traversé nos Ancêtres riverains de la Kalhemba, le nom
authentique de la Semuliki, qui fait l’adjonction entre le lac Eduard et le lac
Albert : la légende raconte que le lac Eduard dit E’ngetsi mutsiamirya coulait autrefois du Nord-Est vers le Sud pour
se jeter dans le lac Kivu. Quand, tout à coup, il y eut un grand tremblement de
terre qui vomissait du feu au Sud du lac Eduard. Les eaux qui allaient vers le Sud remplirent
toute la vallée ; elles trouvèrent une sortie vers le Nord-Ouest et
séparèrent les mêmes familles à frères riverains : c’est le cordon d’eau
profonde, littéralement Kalhemba en
langue Yira. Mais la providence Hangi ou Dieu Créateur Nyamuhanga y plaça e’ndioka, le grand dragon, mi-varan, mi-crocodile sur le dos duquel
nos ancêtres traversèrent cette rivière houleuse de Kalhemba. C’est pourquoi nous sommes tous les descendants de ceux
qui ont traversé la Semuliki sur le dos du Ndioka.
En attendant les
résultats des fouilles archéologiques pour vérifier cette légende (Cornevin,
1998), il faut remarquer que ce sont les Bhakira,
les Bhahambo et les Bhahira qui étaient les piroguiers
célèbres pour faire traverser les voyageurs sur les deux rives de la Semuliki
et qui connaissent tous ses gués depuis Ishango (Heizelin de Braucourt, 1961)
jusqu’à Kainama. Les Nande forment une ère culturelle forte située à cheval sur
l’Equateur, comprise entre 28° et 30° de longitude Est et entre 1°26’ de
latitude Nord et 1°20’ de latitude Sud. Elle est habitée par plus de 18 ethnies
susmentionnées. Dans la même collectivité, les chefs de village, dits bhakama
ou les notables appelés bhakekulu, n’appartiennent pas forcément tous au
même clan qui y exerce l’autorité suprême.
Conclusion
De tout ce qui précède, je peux
conclure sans inconvénient que l’objectif assigné à ma recherche est une
invitation des politologues au changement de comportement pour aborder la
question du pouvoir dans la construction d’un Etat-moderne, non à partir du
sommet comme depuis près de 60 ans ; mais, à partir de l’amélioration de
la gouvernance locale. La nouvelle génération des congolais doit prendre
conscience, comme leurs aïeux, que la politique n’est pas un mouvement
capricieux des politiciens bornés par l’appât des gains escomptés pendant la
campagne électorale ni un bureau d’intendance financière cherchant des
engagements opportuns dans les partis politiques mais une science positive
(Stiglitz, 2010) – ce que le Yira appelle « o’mwatsi o’wasengire ndeke » -, pour organiser et construire
systématiquement un vivre ensemble dans la paix et le bien-être pour tous sur
toute l’étendue de la RD Congo. Elle ne s’improvise pas ; elle s’apprend
pour être à la hauteur de l’accélération de l’histoire où tous les peuples
épris de techno-science et de culture démocratique sont entraînés par le
système de la mondialisation comprise comme une globalisation de l’économie
encadrée par un Etat de droit. Il ne tient qu’aux congolais de s’initier à cet
art de la meilleure gouvernance.
Depuis que la femme, l’être féminin
O’mukalhi et l’homme, l’être masculin
O’mulume sont devenus hommes pensants,
a’bhandu : home sapiens, le
dialogue est une composante des valeurs permanentes de l’humanité ; non
seulement, en vue de vivre ensemble dans la liberté, la paix et la
prospérité ; mais aussi, en vue de sortir de la crise en construisant, dès
maintenant, un avenir meilleur pour le bien-être de tous. Chaque fois que le
monologue réduit au silence les membres d’une société, la misère et des
malheurs inouïs s’y fixent le rendez-vous dramatique. Il est temps que les
congolais et les congolaises soient authentiquement sincères avec leur propre
histoire pour bâtir un pays plus beau qu’avant, selon la philosophie politique
de notre hymne nationale.
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[1] L’Abbé WASWANDI Ngoliko Kakule Athanase est Professeur Ordinaire de
l’Université Catholique du Graben (UCG) de Butembo.
[2] Dans plusieurs ethnies
africaines, les attributs de Dieu sont aussi des noms des Etres célestes au
service du gouvernement de Dieu sur la création toute entière.
[3] Dans son Mythes, rêves et mystères, cet auteur
affirme que toutes les sociétés archaïques utilisent le symbolisme de la mort
et de la résurrection dans les rites de l’initiation pour signifier le passage
du profane au sacré par la répétition de la cosmogonie, le monde sacré étant
toujours régulateur du monde profane. Pour avoir un impact sur le monde profane
l’homme doit entrer dans ce secret du monde sacré. L même auteur le souligne
dans son Traité d’histoire des religions,
Paris, Payot, 1974, p.170. Il est à noter cependant qu’une évolution commence à
se dessiner dans la mentalité des chefs coutumiers : en 1975, la mort du
chef Muhindo de Masiki eut lieu à l’hôpital, et personne ne sut la mystifier
comme dans la tradition ; chose inimaginable, il ne fut pas boucané et on
l’inhuma dans un cercueil, après une semaine de palabres où l’on vit certains
devins prophétiser la fin de l’univers !