https://doi.org/10.57988/crig-2360
Ildefonse SOLY KAMWIRA[1]
Résumé
Le thème du meilleur gouvernement a
toujours été la préoccupation en Philosophie politique. Par l’expression
« meilleur gouvernement », nous sous-entendons le gouvernement
entièrement consacré aux intérêts des citoyens. Platon pensait que la justice
et le gouvernement par le « philosophe-roi » pourraient garantir le
meilleur gouvernement. Aristote reposait la possibilité de l’existence du
meilleur gouvernement sur un régime mixte « monarcho-démocratique ».
Montesquieu a re-approfondi la question du meilleur gouvernement et a opté pour
la démocratie. Dans le monde contemporain, la démocratie tend à être le régime
défendu par la plupart des philosophes et des politologues. Néanmoins, à voir
le pluralisme et les pratiques divergentes des régimes politiques qui se
déclarent démocratiques, il y a tout lieu de comprendre qu’il y a démocratie et
démocratie. A l’évidence, un régime politique qui se déclare démocratique, en
l’occurrence bien des gouvernements africains, n’est pas forcément capable d’être
au service de ses citoyens. D’où vient la médiocrité politique des
gouvernements? Devant ce que nous pourrions appeler les « paradoxes de la
démocratie » ou encore les « pathologies de la démocratie »,
nous sommes allé à la découverte de Montesquieu qui croit que la démocratie est
le meilleur régime. Nous avons dégagé les principales conditions que retient
cet auteur, notamment la vertu politique qu’il identifie à l’Amour de la
patrie. Cette vertu implique l’existence des lois dans le pays, l’égalité des
citoyens devant ces lois, le réalisme juridique différent du formalisme kelsenien, la priorité des intérêts de la Nation sur les
intérêts privés, la recherche permanente du bien commun, le rejet de l’égoïsme,
de la cupidité, spécialement du côté des gouvernants, et la séparation des
trois pouvoirs. Sous cette acception, la vertu politique, s’avère essentielle
pour les pays africains afin de les sortir du verbiage démocratique. L’Afrique,
tel est le cas de notre pays la République Démocratique du Congo, est prise en
otage par ses propres gouvernants. En Afrique, la classe politique a oublié de
bonne ou de mauvaise foi, que le développement d’un pays est conditionné, entre
autre, par ce que Montesquieu appelle la frugalité, c’est-à-dire le refus de
l’injustice sociale et l’horreur de
s’enrichir sur le dos des compatriotes. Bref, l’Amour de la patrie est la
condition nécessaire pour le développement politique, sociale et économique de
tout pays. En ce sens, la démocratie telle qu’elle est comprise par Montesquieu
est le meilleur gouvernement, c’est-à-dire le gouvernement à la hauteur des
exigences du progrès socio-économique et du respect des droits humains,
conformément aux aspirations universelles.
Abstract
The theme of the best government has always been the
concern in Political Philosophy. By the expression "best government",
we mean the government entirely devoted to the interests of citizens. Plato
thought that justice and government by the "philosopher-king" could
guarantee the best government. Aristotle relied on the possibility of the existence
of the best government over a mixed "monarcho-democratic"
regime. Montesquieu re-examined the question of the best government and opted
for democracy. In the contemporary world, democracy tends to be the regime
defended by most philosophers and political scientists. Nevertheless, to see
the pluralism and divergent practices of political regimes declaring themselves
democratic, there is every reason to understand that there is democracy and
democracy. Obviously, a political regime that declares itself democratic, in this
case many African governments, is not necessarily capable of serving its
citizens. Where does the political mediocrity of governments come from? Given
what we might call the "paradoxes of democracy" or the
"pathologies of democracy", we went to the discovery of Montesquieu
who believes that democracy is the best regime. We have identified the
principal conditions that this author retains, notably the political virtue
which he identifies with the Love of the Fatherland. This virtue implies the
existence of laws in the country, the equality of citizens before these laws,
the different legal realism of the Kelsenian
formalism, the priority of the interests of the Nation over private interests,
the permanent search for the common good, Selfishness, greed, especially on the
part of the rulers, and the separation of the three powers. In this sense,
political virtue is essential for African countries to get them out of
democratic verbiage. Africa, such as our country the Democratic Republic of
Congo, is taken hostage by its own rulers. In Africa the political class has
forgotten good or bad faith that the development of a country is conditioned,
among other things, by what Montesquieu calls frugality, that is to say, the
refusal of social injustice and the horror of getting rich on the backs of
compatriots. In short, the Love of the Fatherland is the necessary condition
for the political, social and economic development of any country. In this
sense, democracy as understood by Montesquieu is the best government, that is,
the government that meets the requirements of socio-economic progress and
respect for human rights in accordance with universal aspirations.
1. Problématique
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L |
’expérience montre que
tout homme veut mener une vie heureuse: une vie où l’on se sent libre, à
l’abri de l’arbitraire. Cette aspiration ne peut être comblée que dans un Etat
de Droit. Or, actuellement, seul le
régime démocratique pourrait se rapprocher de cet idéal. La démocratie est un
mode de gouvernement qui défend l’amour
de la patrie et l’égalité des citoyens devant la loi. Elle est soutenue par la
liberté politique, qui est le droit de faire ce que les lois permettent, et la
distribution des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), qui contrôle
cette liberté politique. Elle empêche la démocratie de plonger dans une
autocratie politique, c’est-à- dire le despotisme (Goyard-Fabre,
93).
Contrairement
à la démocratie, les régimes dits dictatoriaux consacrent la violation des droits humains en pratique
quotidienne. Les injustices caractérisent les différentes formes de
gouvernements dictatoriaux. Néanmoins, même dans les Etats démocratiques, les
droits fondamentaux ne sont pas
nécessairement respectés. En Amérique, par exemple, les injustices contre les
Noirs sont souvent flagrantes et suscitent la révolte de la catégorie sociale
lésée. La République démocratique du Congo(RDC), comme le nom l’indique, se
déclare démocratique en dépit du non-respect du calendrier électoral, de
l’irresponsabilité des gouvernants devant des questions aussi cruciales que le
massacre des populations congolaises en ville de Kinshasa, en province de Kasaï
et au Kivu. Il existerait donc plusieurs paradigmes de la démocratie, qui n’ont
pas tous les mêmes capacités de veiller sur les droits fondamentaux :
liberté politique, sécurité des personnes et de leurs biens, élection des
représentants des institutions de
l’Etat, contrôle des actions des gouvernants, etc.
Pour cette
raison qui ressemble à un paradoxe en Politique, les interrogations sont
légitimes, notamment. Quel régime politique convient-il à un peuple épris de sa
souveraineté? Que faut-il pour qu’il soit favorable au peuple ? Que doit
être la visée principale d’un gouvernement ? Quelles sont les
caractéristiques de la démocratie capable de répondre aux attentes de ses
citoyens ? La question du bon régime devrait justement préoccuper les
intellectuels, spécialement les philosophes, de générations à générations.
Dans le cadre
de recherche philosophique et dans les limites d’un article, nous tenterons de
découvrir le point de vue de Montesquieu. Celui-ci a réfléchi sur le meilleur
régime dans « De l’Esprit des
lois ». Notre approche sera thématique, herméneutique et dialogique.
C’est pourquoi, nous avons intitulé ce travail : «La démocratie comme
meilleur gouvernement dans De
l’esprit des lois de Montesquieu».
Montesquieu
n’est pas le seul ni même le premier à avoir traité de la démocratie. De nombreux
auteurs l’ont précédé et, après lui, cette question
continue à nourrir les débats politiques et philosophiques. Parmi tant d’autres
penseurs qui ont réfléchi à cette question, la perspective de Montesquieu nous
intéresse beaucoup ; car, elle dépasse les autres. Par exemple, Montesquieu s’oppose à Platon qui
pense que la liberté et l’égalité démocratique sont ruineuses de l’ordre
politique et de l’harmonie de l’âme (Bernardi, 1999 : 64). Montesquieu constate que Platon avait devant l’esprit un
Etat idéal mais qui, en réalité, n’était qu’une tyrannie. Pour Montesquieu,
l’égalité devant la loi et la liberté politique sont des balises qui empêchent
des déviations dans la démocratie.
Le thème que nous avons choisi revêt un intérêt
capital pour le monde actuel où tout est en perpétuelle mutation. Il nous donne
la lumière sur la façon de gérer et de conserver la démocratie pour le
développement du pays. Aujourd’hui, les pays qui ont incarné cette pensée sont
devenus des grandes puissances du monde. Dans ce fil d’idées, Metena M’nteba (1992 : 729)
dit :
« Les démocraties occidentales, pour leur part, sont devenues des
démocraties ; elles sont devenues le produit d’une histoire (ou
d’histoires) dont l’asymptote fut l’instauration d’une souveraineté étatique et
d’une citoyenneté sur la base des principes de rationalité et d’autonomie de
l’individu ». .
Comme pour tout travail de philosophie qui adopte
une approche thématique et critique, ce travail
comportera deux points. Dans le premier point, nous montrerons que la
conception de la démocratie selon Montesquieu est susceptible d’engendrer un
bon gouvernement, voire le meilleur, à
la lumière de deux articulations :
-
Les principales caractéristiques de la
démocratie telles qu’elles sont dévoilées dans l’esprit des lois.
-
Le second moment de notre réflexion philosophique sera
évaluatif et critique : nous dégagerons les mérites de la conception montesquienne de la démocratie avant de réfléchir sur la
démocratie en Afrique à l’aune de l’auteur de « De l’esprit des
lois ».
Il y aura
donc lieu de proposer cette pensée comme une thérapie politique de l’Afrique
dont le sous-développement et bien d’autres misères sont en bonne partie, le résultat des régimes totalitaires
à tout le moins des régimes pseudo-démocratiques.
2. Les
princiales caractéristiques de la démocratie selon
Montesquieu
Un
gouvernement digne de ce nom, est censé avoir des lois. Celles-ci y établissent
l’équilibre. Tel est le cas de la démocratie dont nous nous sommes assigné la
tâche d’illustrer et de montrer comment elle est meilleure par rapport à
d’autres régimes politiques, à la lumière de Montesquieu dans De l’esprit
des lois. Dans cette première approche, nous dégagerons les principales
caractéristiques de la démocratie selon cet auteur, notamment :
L’obéissance aux lois, la représentation du premier souverain , qui est le
peuple et la vertu politique identifiée à l’amour de la patrie et de ce fait
qui implique d’autres vertus pratiques
comme l’égalité, la frugalité et la liberté politique.
2.1. Les lois comme
caractéristique essentielle de la démocratie
A
la naissance, l’homme entre dans un « autre monde » où il devra
s’intégrer. C’est pourquoi, il est soumis à une certaine éducation, en vue de
mieux vivre non seulement en bonne relation avec ses semblables, mais surtout
en harmonie avec l’Etat de son pays. Montesquieu, contrairement à Hobbes avec
sa théorie de l’état de nature, constate qu’au départ, les hommes sont libres et
égaux. C’est seulement quand ils entrent dans la société, que tout est
brouillé. A ce propos, Montesquieu (1979 : 127) écrit : « Sitôt
que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse,
l’égalité qui était entre eux cesse, et l’état de guerre commence ».
Si
chaque société particulière cherche à imposer sa force, il se produit un état
de guerre de nation contre nation, et
des particuliers contre particuliers au sein de la société. Si
chacun agissait selon sa volonté dans un Etat, l’anarchie régnerait. Ce serait
la loi de la jungle. Heureusement, les hommes ne sont pas seulement méchants,
ou sauvages. Ils sont doués de la raison qui les pousse à ne rechercher que la
vertu de sociabilité. L’état de guerre fatigue et gène. C’est pourquoi, les
hommes s’entendent pour trouver un consensus qui puisse garantir l’équilibre au
sein de la société. Ainsi, comme dit Montesquieu (Ibidem), « ces
deux sortes d’états de guerre font établir les lois parmi les hommes ».
Les lois entretiennent et soutiennent l’équilibre entre les citoyens sur deux
dimensions. D’une part, elles concernent les relations entre les citoyens,
d’autre part, entre les peuples et ceux qui les gouvernent. Montesquieu appelle
les rapports que les lois établissent entre les citoyens, « Droit
civil » (Ibidem) ou « Droit
des gens » (Ibidem) ;
et les rapports qu’elles établissent entre les gouvernants et les gouvernés, « Droit
politique » (Ibidem).
En fait, un pays est constitué de
plusieurs clans, tribus et
ethnies ; et chaque peuple a ses lois. Cependant, tous devraient être
soumis aux mêmes lois de leur pays ; les coutumes pourraient être propres à chaque groupe humain. En effet, les lois dans une démocratie
doivent être universelles, dans les deux grandes dimensions : concernant
les citoyens entre eux, et entre les gouvernants et les gouvernés. Ainsi, écrit
Montesquieu (Ibidem, 128) :
« La
loi, en général, est la raison humaine, en tant qu’elle gouverne tous les
peuples de la terre ; et les lois politiques et les civiles de chaque
nation ne doivent être que les cas particuliers où s’applique cette raison
humaine. »
Montesquieu insiste dans cet
extrait sur l’exigence de la rationalité de la loi ; il fait sous entendre qu’aucune loi ne devrait être au service des
intérêts d’un individu ou d’un groupe d’individus. Le caractère rationnel d’une
loi rend celle-ci acceptable universellement. Néanmoins, l’auteur De l’esprit des lois reconnaît les
particularités sociopolitiques ou socio-économiques de chaque pays si bien que des particularités juridiques sont
également rationnelles. En effet, pense-t-il (Ibidem),
« Il
faut qu’elles [les lois] se rapportent à la nature et au principe du
gouvernement qui est établi, ou qu’on veut établir, soit qu’elles le forment, comme font les lois
politiques ; soit qu’elles le maintiennent, comme le font les lois
civiles ».
La démocratie est bien différente
de la monarchie et du despotisme. Ses lois civiles et politiques ne sont pas
comme celles établies dans la monarchie ou ne sont pas réductibles aux caprices du
prince comme c’est le cas dans le despotisme. La démocratie étant un
gouvernement du peuple, par le peuple et
pour le peuple, elle ne fonctionne pas
comme les autres régimes politiques. Là où elle cherche la vertu, les autres
recherchent l’honneur, d’autres encore la terreur. Dans la démocratie, appelée
communément gouvernement populaire, le peuple est souverain. C’est bien lui qui
détient le pouvoir. Goyard-Fabre (80), dans son œuvre
« Qu’est-ce que la démocratie », abonde dans le même
sens :
« Lorsque
l’on retrace la généalogie philosophique de la démocratie écrit-il, la
clarification conceptuelle de "peuple", prend comme nous venons de le
voir, une importance de premier plan. Elle est pourtant insuffisante car le
gouvernement du peuple par le peuple exige que le corps du peuple soit reconnu
comme souverain ».
C’est toujours le peuple, bien sûr
par les suffrages, qui établit les lois civiles et les lois politiques. C’est
au législateur de faire de tout son mieux pour que celles-ci soient, comme dit
Montesquieu (1979 : 128) :
« Relatives
au physique du pays, au climat glacé, brulant ou tempéré, à la qualité du
terrain, à sa situation, à sa grandeur, au genre de vie des peuples,
laboureurs, chasseurs ou pasteurs : elles doivent se rapporter au degré de
liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs
inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs,
et à leurs manières ».
Bref, pour Montesquieu, dans la
démocratie, c’est le peuple qui est législateur des lois civiles, qui régulent
les rapports entre les citoyens, et les lois politiques qui régulent les
rapports entre les gouvernants et les gouvernés. Quant à savoir pourquoi les
lois civiles et politiques vont toujours de pair, c’est parce que, comme, il le
dit : « Une société ne saurait subsister sans
gouvernement » (Ibidem,
1979 : 127-128). C’est aussi surtout, parce que ces lois se
compénètrent et entrent en relation non seulement avec les personnes, mais
aussi avec plusieurs autres facteurs qui conditionnent la bonne marche de
l’Etat.
Nous venons de parler de la
nécessité de l’existence des lois civiles et politiques dans la
démocratie ; il est une autre dimension importante en démocratie que nous
allons examiner : la souveraineté du peuple mais qui doit être
représentée.
2.2. La représentation
du pouvoir souverain dans la démocratie
Le peuple, dans la démocratie, a la
souveraine puissance législative. Tout part de lui, car c’est bien lui qui
coordonne toutes les activités, tout en luttant pour sa bonne marche politique.
C’est en ce sens que Montesquieu (Ibidem, 132), parlant du peuple,
dit : «Le peuple, dans la démocratie, est à certains égards, le
monarque, à certains autres, il est le sujet ». Dans un pays, tout le
monde n’a jamais été unanimement d’accord avec le gouvernement en place. En ce
sens que, dans la démocratie, le peuple est monarque, surtout par ses
suffrages. Par conséquent :
« Il [le peuple]
a besoin, comme les monarques et même plus qu’eux, d’être conduit par un
conseil ou sénat. Mais pour qu’il y ait confiance, il faut qu’il en élise les
membres » (Ibidem, 133)
Parler de la volonté du peuple dans
la démocratie, cela ne signifie pas que chacun doit agir à son gré. Ce serait
du désordre, car tout le monde ne réfléchit pas de la même façon. C’est
pourquoi, pour établir l’ordre dans la démocratie, le peuple procède par le
vote des gouvernants. Il se choisit des représentants pour le gouverner. Ces
représentants agissent à son nom. Ainsi,
ils établissent des lois qui puissent mettre à l’aise tous les citoyens, même
ceux qui s’y opposent. Les lois qui établissent le droit de suffrage dans ce
gouvernement sont fondamentales. Il ne suffit pas que les lois soient
fondamentales, il faut aussi étudier toutes les dimensions de leur étendue.
C’est pourquoi Montesquieu (Ibidem, 133) ajoute :
« Il
est aussi important d’y régler comment, par qui, sur quoi, les suffrages
doivent être donnés tel qu’il l’est dans une monarchie de savoir, quel est le
monarque, et de quelle manière il doit gouverner ».
Ce sont là, les différents niveaux
des lois des suffrages. Ce n’est pas un fruit du hasard, car le contraire
ferait problème et créerait un désordre notoire. En fait, pour Montesquieu, il
convient de signaler qu’il est essentiel que les lois concernant les suffrages,
puissent fixer le nombre de citoyens qui doivent former les assemblées. Dans le
cas contraire, l’on pourrait ignorer si le peuple a parlé, ou seulement une
partie du peuple. Cette opération permet au gouvernement de connaître en quelque sorte le nombre des citoyens.
Ainsi, tout étranger qui se mêlerait des affaires politiques serait détecté.
C’est dans ce sens que Montesquieu, parlant des étrangers, cite Libanius, un grand personnage politique dans l’histoire grecque,
qui l’a inspiré en montrant comment ceux-ci étaient traités. Il s’exprime en
ces termes : « Libanius dit qu’à
Athènes, un étranger qui se mêlait dans l’assemblée du peuple, était puni de
mort, car dit-il, un tel homme usurpait le droit de souveraineté » (Ibidem, 133).
La peine sous-entendue était lourde
et insupportable. A Grèce c’était possible ; mais cette loi ne pouvait pas
gagner du terrain dans d’autres pays, surtout à l’époque moderne. Montesquieu
cite cet homme, ce n’est pas pour fournir à sa théorie juridique un fond de
xénophobie; c’est plutôt, pour insister sur le fait qu’il faut limiter le
nombre de ceux qui doivent constituer l’assemblée du peuple. Selon notre
auteur, ne pas limiter le nombre des représentants conduirait à la ruine du pays.
A ce propos, il dit :
« A
Lacédémone, il fallait dix mille citoyens. A Rome, née dans la petitesse pour
aller à la grandeur, à Rome, faite pour éprouver toutes les vicissitudes de la
fortune ; à Rome qui avait tantôt presque tous ses citoyens hors de ses
murailles, tantôt toute l’Italie et une partie de la terre dans ses murailles, on n’avait
point fixé le nombre, et ce fut une des grandes causes de sa ruine » (Ibidem,
133).
Pour Montesquieu, c’est tout le
peuple qui est représenté par l’Assemblée. Ainsi, le peuple doit accepter avec
bienveillance les propositions de ses représentants. Ceux-ci doivent travailler
pour le bien du peuple. C’est pourquoi, quand ils sont à la tête, ils nomment à
leur tour, des ministres pour coordonner les différentes actions politiques.
Bien que Montesquieu ne précise pas quel doit être le nombre de représentants
dans l’assemblée, contrairement à Jean Jacques Rousseau qui pourrait proposer
une trentaine à l’aune du nombre de ceux de Lacédémone, il montre que ce n’est
pas un petit nombre si tous les coins du pays sont représentés ; en plus,
cela dépend estime-t-il, de la superficie du pays et du taux démographique.
Cependant, on ne doit pas tout attendre des ministres. Montesquieu (Ibdem, 133) donne la précision en ces termes : « Le
peuple qui a la souveraine puissance, doit faire tout ce qu’il peut bien faire,
et ce qu’il ne peut pas bien faire, il faut qu’il le fasse par ses
ministres ».
Montesquieu, prenant pour modèle la
démocratie d’Athènes et de Rome, pense que la démocratie a besoin, plus que la
monarchie, d’être conduite par un conseil ou un sénat. C’est la raison pour
laquelle, il souligne que le peuple doit être prudent en élisant ses
représentants ; car pour le reste des votes à suffrage indirect, ce sont ses
délégués qui le font. Ainsi, si le
peuple se permet de donner ses voix à un fainéant, c’est à ses risques et péril
puisque c’est le pays tout entier qui est alors induit en erreur. Les
différentes instances de la représentativité du peuple permettent le contrôle
mutuel des représentants car comme le dit si bien Montesquieu : « Le
pouvoir arrête le pouvoir » (Goyard-Fabre, 93).Bref, Montesquieu insiste sur le
pouvoir du peuple qui se choisit lui-même ses représentants, et qui est capable
de les destituer quand ils ne sont pas à la hauteur du contrat avec le peuple
qui est le premier souverain.
2.3. La
vertu comme principe de la démocratie
Il ne
s’agit pas de la vertu morale, mais plutôt de la vertu politique qui est comme
le dit l’avertissement de L’esprit des lois : « L’amour
de la patrie, c’est à dire l’amour de l’égalité » (Lechat, 1998 : 49). La vertu
politique chez Montesquieu peut assimilable au patriotisme. Cependant,
Montesquieu ne veut pas dire non plus, qu’il n’y a pas de moralité dans la
démocratie ; car, quelquefois, vertu morale et vertu politique se
confondent. La démocratie ne tient pas en raison de la solidité de sa structure, mais en raison de la vertu
qui la soutient. La vertu étant le point axial de la démocratie, elle favorise
l’égalité entres les citoyens, la frugalité et la
liberté politique.
2.3.1. L’égalité
dans la démocratie
L’égalité
doit être l’objet principal de la passion des citoyens en démocratie. En quoi
consiste cette égalité ? Logiquement parlant, les citoyens ne peuvent pas être
égaux dans les détails étant donné qu’ils n’exercent pas la même fonction. Pour
Montesquieu, cette égalité n’est moins que celle des citoyens devant la loi. Il
n’est pas convenable qu’il y ait des citoyens supérieurs aux autres devant les
lois démocratiques. C’est pourquoi, il dit :
« La
république [démocratie], comme le dit son nom, est la chose de tous, ses lois
sont les lois que tous font et auxquelles tous sont soumis, y compris ceux qui
détiennent le pouvoir de les faire exécuter ; il n’y a pas de différence,
ou d’inégalité entre ceux qui font les lois et les font exécuter, et ceux qui
les exécutent » (Ibidem, 50).
Toute
loi établie démocratiquement devient un impératif catégorique pour tout
citoyen, au sens kantien du terme.
Dans
la démocratie, la loi s’oppose donc à tous. Elle ne favorise pas une partie du
peuple, ou une certaine caste sociale. Dirigeants et dirigées sont tous
citoyens du pays ; ils doivent observer les lois. Montesquieu le
dit avec insistance: « La loi, dans la démocratie, étant au dessus de tous, tous sont égaux devant elle » (Ibidem). C’est pourquoi, la
seule passion qui puisse être le mobile
d’obéir à la loi est de l’aimer. Dans le
cas contraire, c’est sa patrie qu’on serait en train de haïr. C’est cet amour
que chaque citoyen doit cultiver pour l’émergence de son pays.
La
vertu politique qui correspond à l’amour de l’égalité, est bien différente ou
même le contraire de l’ambition qui veut supprimer la vertu. Les politiciens
grecs dont s’était inspiré Montesquieu, ne reconnaissaient d’autre force qui
puisse soutenir la république que la vertu. En revanche, la mauvaise ambition
n’est pas le désir de gravir les
échelons de la hiérarchie des fonctions, ou des grades; elle n’est pas non
plus, l’ambition de celui qui présente sa candidature aux élections des
représentants du peuple, si la procédure demeure dans les limites des
lois. C’est ainsi que Montesquieu
dit :
« L’ambition
contraire à la vertu est, celle de ceux qui veulent rompre l’égalité devant la
loi : non pas celle du colonel qui veut être général, mais celle du
général qui, franchisant le Rubicon, cesse d’être républicain, et veut être
empereur ; non celle de l’homme politique qui veut être ministre, mais celle du ministre qui cesse d’être
l’instrument de la loi et veut être le maître ; non pas celle du
fonctionnaire qui veut être gouverneur, ou préfet, mais celle du gouverneur qui
cesse d’administrer au nom de la loi, sa province, et veut être le roi ». (Ibidem)
Cependant,
lorsque la vertu cesse d’être observée, les conséquences sont nombreuses :
l’égalité devant la loi n’est plus visible ; la corruption élit domicile
dans les cœurs des citoyens et dans les services publics et de l’Etat, les
mauvaises ambitions commencent à se généraliser chez les citoyens. A ce propos, Montesquieu dit :
« C’estlorsque la vertu cesse, que la mauvaise ambition entre
dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre en tous. Les désirs
changent d’objets : ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce
qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle
crainte ». (1979 : 145)
En
fait, la vertu exige l’égalité des conditions ; elle est fondée sur
l’égalité des chances. En outre, la démocratie est ternie quand les gens que le peuple a investis pour
être les garants de la loi, cessent
d’agir sous l’autorité de cette dernière.
En
somme, l’égalité devant la loi dans la démocratie selon Montesquieu, est
conditionnée par l’amour qu’on a pour sa patrie. Le non-respect de la loi est
loin de la vertu politique car l’égalité des citoyens devant les lois conduit
au respect de la constitution, et de la dignité des autres. La vertu, principe
de la démocratie dont parle Montesquieu, n’est pas seulement l’amour de
l’égalité. Elle est aussi celui de la frugalité ; tel est l’objet du point qui va suivre.
2.3.2.
La frugalité dans la démocratie
Nous venons de montrer que Montesquieu fait de la
vertu le synonyme de l’amour de la patrie et de l’égalité entre citoyens et que
pour cette même raison, elle constitue le principe de la démocratie. Cette vertu politique conduit aussi à la frugalité. Celle-ci est le fait de se
satisfaire de peu de chose. A ce sujet, Montesquieu dit :
« L’amour de la
frugalité borne le désir d’avoir à l’attention que demande le nécessaire pour
sa famille, et même le superflu pour sa patrie ». (Ibidem, 168)
Montesquieu ne veut pas qu’il y ait des citoyens qui
possèdent des biens en excès par rapport
aux autres. Il a compris que, le plus souvent, les richesses en excès créent
l’inégalité dans la société et des déviations de la vertu politique. Dans cet
angle d’idées, il dit :
« Les richesses (de
plus) donnent une puissance dont un citoyen ne peut pas user pour lui ;
car il ne serait pas égal. Elles procurent des délices, dont il ne doit pas
jouir non plus, parce qu’elles choqueraient l’égalité tout de même » (Ibidem).
En
fait, la vertu politique qui est aussi
l’amour de la frugalité, est contraire à l’avarice ou à l’avidité des richesses
chez les citoyens, spécialement chez les gouvernants qui gèrent les biens
communs. En ce sens, elle met l’amour de la république au dessus
de la fortune privée. Les citoyens doivent d’abord tenir compte du bien commun
et le soigner avant de penser à leurs biens privés. A ce propos, Montesquieu
dit :
« Quand les
citoyens n’ont plus en tête que leurs affaires, les manufactures, le commerce,
les finances, les richesses, le luxe, alors, la vertu cesse d’être le ressort
de la république, et la république est perdue » (Lechat,
1998 : 51).
Montesquieu ne veut pas dire qu’il
ne puisse pas y avoir dans la république de l’industrie, du commerce, des
finances, et de la prospérité ; et que la frugalité, contraire de
l’avarice, condamne les citoyens de la république à la pauvreté, voire à la
misère ; il dit seulement que les affaires ou le négoce ne doivent pas
être du ressort de la république. Il ne veut pas dire non plus qu’il ne puisse
y avoir entre les citoyens et l’Etat républicain aucun rapport d’argent :
il peut bien y avoir dans la république un trésor public et des richesses
privées.
Mais il ne faut pas que la
république pas plus que les institutions
républicaines soient regardées par les citoyens comme un service public
dont ils paieraient les prestations, et dont ils seraient les usagers ou les
clients :
« La république est
perdue quand les citoyens ne sont plus que des commerçants, usant de la
république comme d’une dépouille, du trésor public comme du patrimoine des
particuliers, des institutions organiques de la république comme des
services. » (Lechat, 1998 : 51-53).
Somme toute, Montesquieu parle de la frugalité dans la
démocratie pour mettre l’accent sur l’égalité des fortunes entre les citoyens.
Il veut qu’il y ait des lois pour que ce projet politique et social du
patriotisme soit réalisable. Il est convaincu que la grande disparité des
richesses vient souvent de la gestion égoïste des biens communs. Aussi
insiste-t-il sur le souci du bien commun
qui doit primer sur celui du bien privé car, si les citoyens s’occupent en
grande partie de leurs affaires, ils ne respectent plus la vertu politique, qui
est le ressort même de la république. Autant la vertu politique comme
principe de la démocratie engendre l’amour de la frugalité, autant elle permet
la possibilité de respecter de la liberté politique des citoyens.
Il convient de relever que Montesquieu ne défend pas
l’égalitarisme ou le communisme. Il défend simplement l’ensemble des citoyens
contre la cupidité de certains compatriotes. Aussi écrit-il :
« Le
principe de la démocratie se corrompu, non seulement lorsqu’un perd l’esprit
d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun
veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander ». (1979 : 243)
L’auteur de l’esprit des lois tient
l’équilibre entre l’égalité et l’égalitarisme. De surcroît, il se prononce sur
les biens des gouvernants. Certes, l’Etat doit leur fournir le nécessaire pour
ne pas les rendre misérables mais ils se garderont d’un enrichissement
excessif, propre aux arrivistes Montesquieu se ferait ici écho de la position
d’Aristote (1982 : 304), lorsque ce dernier écrit : « le plus grand bonheur qui puisse
arriver à un Etat, écrit-il, c’est que les citoyens à la tête des affaires
aient une fortune moyenne et suffisante pour vivre ».
L’égalité et la frugalité selon
Montesquieu devraient être comprises, semble-t-il, à la lumière de l’acception
de la justice chez Aristote et chez John Rawls. Tous ces auteurs insistent sur
le respect de la loi, de la dignité des concitoyens et sur de la distribution
équitable des biens communs. Ainsi, Aristote écrit dans ce contexte :
« On
considère généralement comme injustice à la fois celui qui ville la loi, celui
qui prend plus que son dû, et enfin celui qui manque à l’égalité, de sorte que
de toute évidence l’homme juste sera à la fois celui qui observe la loi et
celui qui respecte l’égalité. Le juste donc, est ce qui est conforme à la loi
et ce qui respecte l’égalité et l’injustice ce qui est contraire à la loi et ce
qui manque à l’égalité ». (1979 : 243)
Dans
ce sens, Montesquieu retient d’Aristote
que la justice est une règle qui devrait s’imposer à tous les citoyens dans
leurs rapports mutuels et dans leurs fonctions publiques. La fragilité serait
le fait de ne pas s’octroyer scandaleusement la part de lieu sur les biens
communs.
Rawls,
comme Montesquieu, insiste sur la justice sociale comme équité. Autrement dit,
la pratique de la justice ne peut qu’être ressenti comme un devoir éthique par
un être raisonnable, notamment l’homme. La justice est la condition pour
l’existence d’une société bien ordonnée. L’expression « société bien
ordonnée » sous la plume de Rawls désigne une société qui porte en
permanence le souci des intérêts de tous ses membres. Les lois ne visent qu’à
rendre effectives ces intérêts. Les lois pour les lois, c'est-à-dire, le
formalisme juridique du genre kelsenien, perdent leur
sens :
« L’idée
fondamentale d’une société bien ordonnée, c'est-à-dire une société
effectivement régie par une conception publique de la justice, est une idée
complémentaire que l’on utilise afin de spécifier l’idée centrale organisatrice
de société conçue comme un système de coopération équitable. » (Rawls,
2004 : 26).
Dans
la société ordonnée, règne la coopération des êtres raisonnables (Aristote,
2013 : 367). Interprétant Rawls, Otfried Hoffe (1988 : 61) l’exprime en ces mots :
« Rawls se
représente la société comme un système de travail en commun, système qui doit
favoriser les intérêts de chaque membre en particulier. Une telle coopération
en vue d’un avantage réciproque est caractérisée par une identité des intérêts
de travail en commun doit rendre possible pour chacun une vie meilleure- et un
conflit d’intérêts simultané : chacun veut obtenir la plus grande part
possible de la quantité de biens produite en commun ».
De cette citation, nous retenons l’insistance de Rawls
sur la prise en compte des intérêts de tous les membres de la société. Telle
est justement la principale finalité de la frugalité de Montesquieu dans le
régime démocratique.
2.3.3.
La liberté politique
et la séparation des trois pouvoirs
Il serait insuffisant de parler de la démocratie selon
Montesquieu, comme meilleur gouvernement, sans évoquer l’idée de la liberté
politique qui est le droit de faire ce que les lois permettent. Elle constitue
l’une des dimensions importantes de l’exposé sur la démocratie car elle est la
manifestation du respect des opinions et de la dignité des citoyens. Un Etat de
droit ne peut que respecter la liberté politique.
En fait, cette liberté politique dont parle
Montesquieu, n’est pas une liberté métaphysique, abstraite ou impersonnelle. Il
parle de la liberté concrète et réelle des citoyens. Cette liberté politique
est, pour Montesquieu, une affaire juridique. Elle n’est pas l’indépendance du
citoyen. Elle est, selon lui, « le droit de faire ce que les lois
permettent ; et, si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il
n’aurait plus de liberté » (Montesquieu,
1979 : 292).
De la liberté politique, Montesquieu va à la rencontre
de la distribution des pouvoirs. Le citoyen obéit aux lois justes et
transparentes. Or, la transparence juridique est conditionnée, pour
Montesquieu, par la séparation des trois pouvoirs. Il y a dans chaque Etat trois sortes de
pouvoirs : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Pourquoi la
distribution des pouvoirs ? Conformément à la fonction de chaque pouvoir,
Montesquieu dit :
« Tout serait perdu si le même homme ou le même corps des
principaux, ou des nobles ou du peuple exerçait les trois pouvoirs : celui
de faire les lois [législatif], celui d’exécuter les résolutions publiques [exécutif],
et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers [judiciaire] ». (Ibidem, 293)
Montesquieu propose la distribution des pouvoirs comme
remède aux tendances despotiques. Chacun de ces pouvoirs ne constitue pas un
pouvoir indépendant. Il y a entre eux une complémentarité des charges. Par
contre, si le législateur est l’exécuteur, le risque de la corruption des lois
est grand car le législateur pourrait émettre des lois qui lui sont
favorables ; et si l’exécutif est en même temps le juge, aucun contrôle de
l’action politique n’est possible. « Le pouvoir arrête le pouvoir »,
écrit Montesquieu. Ainsi, dans une véritable démocratie éprise de la justice, les trois pouvoirs sont séparés
mais collaborent. A ce propos, Goyard-Fabre corrobore
l’idée de Montesquieu en ces termes : « On ne saurait donc, en
lisant le texte de Montesquieu, être fondé à soutenir que la puissance
législatrice est ʺséparéeʺ du pouvoir exécutif et de la puissance
juridictionnelle » (Goyard-Fabre, 1999 : 58). Le respect de
la distribution des pouvoirs, permet à l’Etat de garantir la liberté politique
au sein de la société.
En
compendium, l’équilibre constitutionnel des pouvoirs n’est pas présenté par
Montesquieu comme le principe décisif de la démocratie, mais comme une barrière
aux tendances despotiques qui soutiennent la concentration de tous les pouvoirs
entre les mains d’une seule personne. Ce sont ces pouvoirs qui renforcent la
politique de liberté. Toutefois, dit-il : « Un régime
démocratique qui ne respecterait pas la division et l’équilibre des pouvoirs,
verserait dans une monocratie lourde des dangers non moins redoutables que les
vices de l’autocratie despotique » (Goyard-Fabre, 1999 : 93).
Dans ce point, qui s’est assigné
pour tâche la mise en exergue de différentes dimensions de la démocratie dans De l’Esprit des lois de Montesquieu,
nous avons retenu que :
-
le
peuple est souverain, il est le premier législateur, contrairement à la
monarchie et au despotisme
-
la
vertu politique, qui est le principe de la démocratie, crée l’amour de la
patrie et l’égalité des citoyens devant les lois.
-
La
vertu politique engendre deux autres vertus nécessaires pour soutenir une
démocratie authentique : la frugalité qui prévient l’égoïsme et la
cupidité des citoyens et a fortiori
des gouvernants ; la liberté politique soutenue par la séparation des
trois pouvoirs pour prévenir l’autocratie despotique dans la démocratie.
3. Regard critique sur la
démocratie selon Montesquieu
Dans le point précédent,
nous avons montré que la démocratie selon
Montesquieu, est une démocratie représentative. Le peuple, par ses
délégués, établit les lois qui régissent les rapports entre les gouvernants et
les gouvernés. De par les lois relatives à ce régime démocratique, l’on voit
que le peuple y est souverain. Il se choisit lui-même ses dirigeants. Il a
aussi la compétence de les destituer quand ils ne gouvernent pas selon les
lois.
De plus, ce régime repose sur un principe axial qui
est la vertu politique. Celle-ci est l’amour de la patrie. Elle favorise
l’égalité devant la loi pour tous, et la frugalité qui soutient l’égalité des
biens entre les citoyens. Enfin, la liberté politique renforce la démocratie
selon Montesquieu, cette liberté consiste à faire ce que les lois permettent.
Elle est soutenue par la distribution des pouvoirs législatif, exécutif,
judiciaire, qui empêche la démocratie de plonger dans une autocratie
despotique. Cependant, faut-il parler de meilleur gouvernement au
superlatif ? Pour examiner cette question, notre exposé s’attachera à
l’appréciation de la démocratie selon Montesquieu : nous relèverons ses
mérites et ses limites en convoquant d’autres auteurs au débat sur la
démocratie vue par Montesquieu. Enfin, nous essayerons de déceler
l’applicabilité de cette pensée en Afrique.
3.1. Les mérites de la
pensée de Montesquieu
Montesquieu est un grand
défenseur de la liberté politique et surtout de la dignité humaine. Avec une
grande lucidité, il écarte le despotisme
car, dit-il : « C’est un régime monstrueux, dont on ne peut parler
sans frémir, qui fait horreur à tous les hommes, dont tous les peuples de la
terre devraient avoir pour premier soin de se préserver, ou, si quelques uns malheureusement le subissent, se débarrasser
le plus vite » (Lechat,
1998 : 112).
Le despote se cherche
des collaborateurs pour lui faciliter ses stratégies politiciennes. Ces
collaborateurs ne sont en réalité que des « objets » qu’il manipule.
Jean Lechat (Ibidem, 1998 : 101) corrobore
cette idée de Montesquieu en ces termes : « Le despote est
seul : il y a lui, et personne d’autre ; et il n’est jamais vrai que
ses ministres soient ses fidèles, ni que le peuple soit son soutien ; tous
sont ses esclaves ».
Pour
Montesquieu, c’est le despotisme qui est le pire des gouvernements. Le
despotisme étouffe les libertés privées et politiques des citoyens. C’est une
confiscation des droits communs si l’on s’accorde, dans le monde moderne, que
tous les citoyens sont égaux devant la loi et que la loi est au service de ces
mêmes citoyens. Dans le despotisme, un seul individu est citoyen. L’auteur de De l’esprit des lois désapprouve la
monarchie. Les lois y sont bien établies, mais, elles ne sont destinées qu’aux
subalternes. Les dirigeants, et surtout le souverain monarque, les lois sont
allégées et peuvent ne pas être observées. Bref, les lois sont discriminatoires
dans la monarchie. A ce propos, Montesquieu (1979 : 144) dit :
« Il est clair encore que le monarque
qui, par mauvais conseil ou par négligence, cesse de faire exécuter les lois,
peut aisément réparer le mal ; il n’a qu’à changer de conseil, ou se
corriger de cette négligence même ».
La monarchie et la
démocratie reposent sur des principes opposés. Là où le monarque cherche
l’honneur, le démocrate recherche la vertu qui est l’amour de la patrie. Dans
la monarchie, on n’a pas besoin de la vertu. D’où, l’égalité devant la loi est
un principe incompatible avec la monarchie et avec le despotisme. C’est dans ce
sens que Montesquieu dit qu’il ne suffit pas qu’un Etat modéré, monarchique ou
républicain, soit gouverné par des lois ; il faut encore, pour qu’y soit
la liberté politique, que ceux qui ont du pouvoir n’en abusent pas, ne
l’exercent pas arbitrairement, au-delà des limites que les conditions de son
exercice devaient lui imposer (Lechat, 1998 : 72).
Montesquieu
prolonge et dépasse les points de vue de Platon et Aristote, les pères
classiques de la philosophie politique. En effet, Platon met
au cœur de l’art de gouverner la vertu de justice
inspirée des droits humains. La justice est une des vertus suprêmes de la
cité : « Elle est une vertu qui consiste à dire la vérité et à
rendre à chacun ce qui lui est dû », écrit Platon (1966 : 340).
Elle consiste aussi en ce que chaque classe remplisse fidèlement sa fonction
sans empiéter sur celle de l’autre en respectant les lois de la cité :
« La cité nous a paru juste quand chacune des parties s’occupe de sa
fonction suivant les dispositions de chacune » (Ibidem, 1966 :
29).
Montesquieu et Platon reconnaissent ainsi que tout bon
gouvernement est géré par des lois. Les gouvernants et gouvernés doivent
pratiquer la vertu. Les deux auteurs se séparent au sujet du contenu de cette
dernière. Pour Montesquieu, la vertu politique doit aller au-delà d’une justice
distributive ou du respect de la dignité des personnes, elle doit s’inscrire à
faux contre l’institution des classes sociales dans la cité. La théorie du « philosophe-roi » qui
consacre l’aristocratie s’accorde aussi mal avec la démocratie selon
Montesquieu.
Il
faut plutôt l’amour de la patrie qui permet de rechercher les intérêts de tous
les compatriotes libres et égaux. Le point de vue de Montesquieu est meilleur,
à notre avis, parce qu’il défend l’égalité qui est la condition de la
démocratie, c'est-à-dire de la promotion des valeurs démocratiques. La division
de la société en classes, a fortiori l’aristocrate absolue cautionne la
discrimination et toutes ses conséquences
déplorables. Même si Platon croit défendre la dignité humaine, à vrai dire, il
défend les intérêts des aristocrates ; au Congo, nous dirions qu’il défend
les intérêts égoïstes de la classe politique.
Le
rapport de Montesquieu à Aristote est également intéressant. Aristote est le
premier philosophe qui a traité de façon très
distincte de différentes
formes de gouvernements. Ce qui
est remarquable chez lui, c’est d’avoir su comparer les formes de gouvernements
entre elles. Il distingue trois types de gouvernements que Montesquieu adopte
globalement dans sa théorie politique : monarchie, despotisme,
démocratie ou la monarchie, l’aristocratie et la république (Aristote,
1982 : 199 Livre VIII, 7.254). Selon lui, les divers types de gouvernement
sont légitimes, chacun est bon, il n’y a pas de meilleur régime politique.
Aussi opte-t-il pour un régime mixte qui serait le gouvernement idéal capable
de procurer à ses citoyens le bonheur :
« Le gouvernement
idéal, écrit Aristote, est une combinaison de l’aristocratie et de la
démocratie où les chefs sont les plus sages, les plus prudents, les plus
justes. L’Etat évolue alors dans la modération. Il se maintient dans ce juste
milieu qui n’est moins enviable dans les choses sociales que dans les actions
individuelles » (Ibidem, 57).
De
l’avis d’Aristote, le gouvernement ne
devrait pas être confié ni aux riches ni aux pauvres pour éviter les excès liés
à chaque groupe. La classe moyenne sur le plan matériel est la mieux indiquée
pour gouverner (Ibidem, 302). A y regarder de près, Aristote a du mal à faire
abstraction des classes sociales dans sa politique du choix des
gouvernements ; et la notion de démocratie réfère chez lui à la foule des
pauvres, c’est pourquoi il reste méfiant à l’égard de la démocratie.
Nous préférons le point de vue de
Montesquieu à celui d’Aristote parce que le premier résout le problème de lutte des
classes pour le pouvoir par une démocratie entendue comme participation de tous
les citoyens égaux et libres à la vie politique. Ces derniers se font
représenter par d’autres citoyens révocables si ceux-ci manifestent une
incapacité notoire d’assumer leurs responsabilités à l’égard de leurs
compatriotes. La démocratie vue par Montesquieu
serait le meilleur régime.
En somme, Montesquieu se
veut un démocrate bien équilibré. Son approche est juridique sans tomber dans
l’erreur du droit pur ou positivisme juridique à la manière de Hans Kelsen qui
coupe l’élaboration des lois des références morales ou de leur essence. S’il
insiste beaucoup sur les lois, comment pourrait-il tolérer qu’il y ait dans un
Etat, quelqu’un qui puisse se hisser au-dessus des lois ? Sa philosophie
peut se résumer en ces termes :
« Dans l’état de nature, les hommes naissent bien
dans l’égalité, mais ils ne sauraient y rester. La société la leur fait perdre,
et, ils ne redeviennent égaux que par les lois » (Ibidem,
245).
L’égalité devant la loi est le
propre de la démocratie. C’est ce qui la place au plus haut niveau des autres
régimes politiques. Chez Montesquieu, comme le fait remarquer Lechat
(1998 : 15-16),
« Une
loi n’est donc jamais un pur décret, c’est - à - dire l’acte décisoire d’une
volonté qui tirerait sa puissance de légiférer seulement d’elle-même et qui,
pour légiférer, ne considérerait que ce qu’elle veut : une loi n’est
jamais un décret arbitraire, une loi arbitraire est une loi qui n’en est pas
une ».
La pensée politique de
Montesquieu rencontre les aspirations universelles. L’auteur du De l’Esprit des lois, a été un prophète
de la démocratie, seul régime actuel capable de faire respecter la dignité de
l’homme et la nature même de la citoyenneté contemporaine. Elle constitue le
pivot d’un Etat des droits.
Nous venons de soutenir
la démocratie selon Montesquieu, comme le meilleur régime politique de notre
Temps. Il convient à présent d’examiner la pertinence de cette théorie en
Afrique, ce continent mis à genou par des « gouvernements
monstrueux », pour reprendre l’expression de Montesquieu (1979 :
151).
3.2. Penser la démocratie en Afrique
avec Montesquieu
La démocratie est actuellement
une valeur politique universelle, et l’Afrique n’a pas le droit de s’y
soustraire. Elle s’est développée dans les pays occidentaux, après avoir fait
ses premiers pas dans la Grèce antique. Elle a été pensée par les auteurs de
l’Antiquité comme Platon et Aristote, et par ceux des Temps modernes, dont
Montesquieu. Avec Gilbert Boss, il y a tout lieu d’affirmer : « La
démocratie est une question éternelle de la Philosophie qui n’a plus rien de
contemporain » (Kouevili, 2006 : 32).
Chacun des auteurs qui
ont fourni une théorie de la démocratie a apporté sa contribution au
renouvellement de la conception de la politique des gouvernements
démocratiques. C’est pourquoi après avoir dévoilé la richesse de la pensée de
Montesquieu, nous ne pouvons pas résister à penser la démocratie en Afrique
avec lui. Notre démarche va s’articuler autour de deux points
complémentaires : un rappel rapide de la situation sociopolitique en
Afrique et la vertu politique comme solution au despotisme en Afrique. Kouevili (Ibidem) le traduit aves des termes
justes et précis : « La démocratie est également appréciée en tant
qu’une valeur universelle, qui émane de la volonté librement exprimée des
peuples de définir leur politique économique, sociale et culturelle et qui
repose sur leur pleine participation à tous les aspects de leur
existence ».
3.2.1. La situation sociopolitique
en Afrique
En Afrique, les gens croupissent dans la misère et
peinent sous le joug des régimes dictatoriaux. Autrement dit, l’impact de la théorie de la démocratie
par Montesquieu n’est pas visible en Afrique. Les africains ont eu
l’indépendance mais n’ont jamais réussi à en tirer tous les avantages.
Les premiers qui avaient été aux bancs de l’école
avaient réclamé l’indépendance, et l’Afrique l’aurait eu très tôt. Les blancs
leur avaient laissé la théorie de la démocratie, mais on ne sent pas l’impact de cette influence. A
ce propos, Honoré N’Gbanda (1994 : 60)
précise :
« En général, l’Afrique est
entrée en indépendance sous forme d’Etat de démocratie libérale. Les
constitutions des nouveaux Etats indépendants consacrent la démocratie […]
Mais, à l’issue d’une évolution très rapide, sur 3 à 5 ans, ces constitutions
n’ont plus de démocratique que le nom et une façade derrière laquelle
fonctionne un système tout à fait étranger à son modèle occidental ».
En comparaison avec la tradition africaine, il
convient de signaler que les régimes politiques modernes en Afrique sont en
régression par rapport à la démocratie. En effet, les gouvernements
traditionnels en Afrique, tout en étant pas démocratiques au sens moderne du
mot, ne peuvent pas être confondus avec le despotisme. Le pouvoir tournait
autour d’un chef héritier mais celui-ci collaborait avec des conseillers
compétents pour l’intérêt de tout son
peuple. C’était une sorte d’aristocratie ou de « dictature éclairée »
où le chef garde son pouvoir mais ayant conscience de ses responsabilités pour
ses sujets.
Les africains avaient donc leur organisation qui
tournait dans chaque village autour d’un chef mais, ce n’était pas encore
l’Etat ni même la démocratie. A ce propos, N’Gbanda
(1994 : 32) dit:
« Concernant
la démocratie dans les sociétés traditionnelles africaines, la thèse dominante
n’admet pas qu’elle ait existé. Cette thèse va même jusqu’à nier, à cause de la
présence généralisée des tribus et ethnies, qu’il ait existé d’organisation
étatique en Afrique ».
Les blancs ont appris aux africains ce qu’on appelle
Etat. Ils leur ont laissé des modèles de constitutions… Cependant, constate
Tidiane Diakité (1986 : 140), comme pour singer les colonisateurs, ceux
qui ont mené la barque après l’indépendance, ont absolutisé le pouvoir jusqu’à
ennuyer et même supprimer leurs semblables. Ils se cachaient derrière le mot
« république » qu’ils maîtrisaient à tort et à travers. Alors, cet
auteur se pose la question :
«Comment parler de la démocratie lorsqu’on sait
qu’en Afrique toute personne qui s’oppose au pouvoir en place s’expose à la
prison, à la torture, au bannissement ? ».
C’est pourquoi, face à cette situation, la plupart des
africains voient aujourd’hui le salut dans l’éviction des régimes autocratiques
et autoritaires en vue de l’instauration subséquente des régimes plus
démocratiques et plus soucieux du développement social (Metena
M’nteba, 1993 : 729). Le continent noir souffre
surtout du mal-gouvernement. Tidiane (1986 : 133) a raison d’écrire:
«L’ambition personnelle semble être
la principale motivation de l’action politique de ses responsables qui se
caractérisent par une incurable logomachie. Le plus clair de leur temps se
passe dans les voyages à l’étranger ou à faire des discours qui sont autant
de fumée ».
Pourtant, les gouvernants africains ont même la
théorie de la démocratie. Ils ne savent
que parler alors qu’on ne sent pas le souci de la démocratie dans ce
qu’ils font. Dans cet angle d’idées, le même auteur (Ibidem, 1986 : 133)
note : « si les discours pouvaient développer un pays, les Etats
d’Afrique seraient aujourd’hui au sommet de la hiérarchie des pays avancés du
monde ».
Bref, les peuples
africains sont pris actuellement en otage par leurs compatriotes égoïstes et
despotes. L’application effective de la théorie démocratique de Montesquieu
pourrait être une chance pour notre continent, comme nous tenterons de le
montrer dans le point suivant.
3.2.2
La vertu politique défendue par Montesquieu comme solution au despotisme en
Afrique
Montesquieu réfléchit sur la politique en termes de
vertu politique comme le principe de la démocratie. Nous dirions encore mieux,
avec quelque exagération, à la suite de Louis Althusser (1959 : 11) :
« C’est une
vérité reçue de déclarer Montesquieu le fondateur de la science politique.
Auguste comte l’a dit, Durkheim l’a redit, et personne n’a sérieusement
contesté cet arrêt ».
La vertu politique favorise l’amour de la patrie,
l’égalité devant la loi. Elle est soutenue par la distribution des pouvoirs
législatif, exécutif, judiciaire qui engendre la liberté politique dans un
Etat. Quand ce principe est corrompu, la corruption entre en tout et en tous.
Or, c’est cette vertu qui doit motiver chaque citoyen pour le bon
fonctionnement de la démocratie idéale. La vertu politique doit conduire, selon
Montesquieu, au privilège du bien commun avant celui du bien privé. C’est cet
esprit qui manque aux africains. Ils placent avant tout leurs intérêts
personnels au détriment de ceux du peuple. Montesquieu insiste avec raison sur
la frugalité.
Est-il besoin de rappeler que le détournement des
fonds publics et de l’Etat fait partie des « fléaux
africains » ? En Afrique, des membres du gouvernement même certains
membres de leur famille, sont généralement des millionnaires voire des
milliardaires par « pillage » systématique des richesses nationales
malgré un niveau de vie déplorable de
l’ensemble de leurs compatriotes. Ils donnent l’impression d’être à l’aise
malgré ces « crimes non sanglants ». Tidiane (1986 : 135) a
raison d’écrire : « En Afrique noire, faire de la politique a
généralement un sens bien précis et signifie avant tout s’enrichir, et parfois
à tout prix ».
Tout cela arrive parce que la vertu politique dont
Montesquieu se fait le défenseur, est négligée voire oubliée dans la pratique
politique en Afrique noire. En général, comme la frugalité, la distribution des
pouvoirs est aussi bafouée. Les présidents
africains n’hésitent pas de procéder à la révision constitutionnelle en
prévision des échéances électorales présidentielles. Le fait a été constaté
récemment au Burundi, au Rwanda, au Congo-Brazaville
et en RDC (Biyoya Makutu,
2014 : 711). Tout cela arrive parce que le pouvoir législatif qui
représente le peuple qui doit arrêter le pouvoir quand il va mal, est corrompu. A vrai dire, il n’y a
pas de séparation des
pouvoirs ; la justice toute entière
est inféodée la volonté du président dans la plupart des pays africains. Les représentants
du peuple sont unis comme un seul homme,
pour tirer la couverture de leur côté. C’est la vertu politique qui y est
corrompue. Le pouvoir entre les mains d’un seul homme ou d’un seul parti abuse.
Là encore Montesquieu (1979 : 293) est clairvoyant quand il rappelle avec
la lucidité qui était son don : « Le pouvoir arrête le
pouvoir ».
En somme, en Afrique, il
faut des hommes dignes et capables qui puissent incarner la vraie démocratie
par la pratique effective de la vertu politique que défend Montesquieu. Quand
l’Etat va mal, tout bascule, et c’est ce qui se voit en Afrique. Pour montrer
la force de la conception de la démocratie selon Montesquieu, Goyard-Fabre (1999 : 342) donne l’exemple de
l’Amérique ; à ce propos, il dit :
« L’exemple
de l’Amérique qui a si bien entendu la leçon de Montesquieu inscrit dans
l’histoire la vocation éthico-politique des peuples et prouve par sa
constitution que la Nation doit vivre dans l’Etat ».
Aujourd’hui, l’Amérique
est une grande puissance du monde dont presque tous les pays dépendent. Si tel
est le cas, pourquoi ne pas emboîter aussi le pas à Montesquieu pour arriver à
ce stade ou même pour se hisser plus haut que l’Amérique ? L’amour de
la patrie manque : le pays est aux yeux de la majorité des africains, une
vache à traire ; l’intérêt de la nation n’est plus qu’une expression pour
distraire les « aveugles en politique ». La vertu de tout citoyen
engagé en politique devrait être la
vertu politique qui donne l’obligation morale d’aimer sa patrie, de la servir
et de respecter ses lois.
En compendium,
Montesquieu, philosophe et juriste de formation, a pensé la démocratie comme un
régime qui permet l’équilibre dans la
société. La vertu politique y favorise l’amour de la patrie qui se traduit par
l’égalité devant la loi, le respect des lois, le sens du sacrifice pour les
intérêts supérieurs de la nation, la frugalité, la distribution des pouvoirs.
Ainsi, c’est chaque citoyen qui doit la prendre en cœur sans dérailler sous
peine d’hypothéquer la bonne marche du
pays, c'est-à-dire le bien-être des compatriotes et celui des générations
futures. Le mérite essentiel de
Montesquieu est d’avoir eu un regard profond et réaliste sur la condition
fondamentale pour une société moderne, répondant aux exigences de la dignité et
aux aspirations de tous les citoyens.
En outre, nous avons monté qu’en Afrique, il
n’y a pas de démocratie au vrai sens du terme. Mais, à l’instar de l’Amérique
qui a bien suivi la leçon de Montesquieu, et qui est une grande puissance du
monde, nous avons proposé la pensée de Montesquieu comme une thérapie politique
pour l’Afrique afin de sortir des régimes dictatoriaux et du gouffre du
sous-développement qui sont la conséquence du despotisme entretenu par des
discours démagogiques et parfois par la timocratie, le gouvernement par le
terreur.
Le
thème fondamental de notre travail a été la démocratie comme meilleur
gouvernement selon Montesquieu dans « De l’esprit des lois ». A la
lumière de Montesquieu, partant surtout de son approche juridique, nous avons
montré en quoi la démocratie selon cet auteur
est le meilleur régime politique, car il insiste sur la dignité et le
respect du citoyen ainsi que sur sa
participation à la vie politique de son pays.
Le peuple est souverain dans la
démocratie. Il choisit les lois selon la nature de la situation vécue et, c’est
lui-même qui se choisit ses propres dirigeants. Il peut les destituer de leurs fonctions quand ils
gouvernent mal. La démocratie a son principe axial : la vertu politique.
Celle-ci est l’amour de la patrie, avec comme corollaires :
l’égalité, la frugalité, le respect des
lois ou liberté politique et la séparation des pouvoirs. L’égalité
fait de tous, des citoyens égaux devant la loi. La frugalité veut que les gens aient les biens
d’une façon équitable sans tomber ni dans l’égalitarisme ni dans le communisme.
En plus, cette vertu politique soutient que le soin du bien commun prime sur
celui du bien privé. Elle est soutenue par la liberté politique qui est le
droit de faire ce que les lois permettent. Cette liberté politique est
surveillée par la distribution des pouvoirs législatif par le peuple ;
exécutif par le président et ministres ; judiciaire par les juges qui empêchent
la démocratie de plonger dans une autocratie politique, c’est- à- dire le
despotisme.
Aucun citoyen ne peut asservir ses
compatriotes ou s’accrocher au pouvoir après le mandat légalement reconnu par
le premier souverain. Ainsi, tout le
citoyen devrait, en premier lieu, les gouvernants, avoir la vertu politique en
cœur pour sauvegarder la démocratie. En comparaison de la démocratie, telle
qu’elle est comprise par Montesquieu,
avec les autres régimes politiques, nous avons montré que la démocratie
les bat tous par son principe axial de
la vertu politique.
La
démocratie montesquienne mérite, à notre avis le
superlatif « meilleur régime » parce qu’elle pose les bases
nécessaires pour une citoyenneté intégrale et ouverte. Elle pose, par ailleurs, la condition
primordiale de la paix et du progrès national.
En Afrique où le despotisme est
encore un régime prisé par l’oligarchie régnante, la vertu politique s’est
révélée la condition de l’émergence des Etats dignes de ce nom. C’est pour
cette raison que nous avons proposé à l’Afrique d’adopter la démocratie selon
Montesquieu pour sortir de la misère. Comme
Goyard-Fabre en témoigne, l’Amérique qui a
bien suivi la leçon de Montesquieu, est devenue une grande puissance du monde.
Nous ne prétendons pas que notre
réflexion est exhaustive. C’est pourquoi, nous proposons à quiconque voudrait
continuer la recherche d’approfondir les questions comme : la démocratie
résout-elle toutes les questions politiques ? N’y a-t-il que la démocratie
qui puisse répondre aux attentes du peuple ? En approfondissant ces questions et bien
d’autres qui en découlent, d’autres chercheurs pourront faire avancer le débat
sur la démocratie en ce qui concerne ses différentes formes, ses possibilités
politiques et les conditions de son effectivité dans le monde, en particulier
en Afrique où perdurent des « régimes sauvages » ou corrompus, comme
dirait Montesquieu, c'est-à-dire où le pouvoir politique dépend de la force
militaire de tout un chacun, tous ces sujets pourraient être l’objet d’autres
complémentaires.
Références bibliographiques
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l’anglais par Bertrand Guillarme, Paris, La
Découverte, 2004
[1] Abbé Ildefonse SOLY Kamwira
est Professeur et Doyen de la Faculté de Sciences Pharmaceutiques de
l’Université Catholique du Graben (UCG) de Butembo.